Ça, c’est Paris !

Grégory sort du métro comme d’une bouche à feu. Il fait chaud dehors mais cela n’a rien à voir, là dedans, c’est l’enfer. Il vient de passer vingt-cinq minutes éprouvantes dans un lieu moite, sale, constellé de papiers, de canettes, de tags et d’affiches déchirées. Cinq mendiants plus hirsutes et puants les uns que les autres pour dix mètres de couloirs, trois chanteurs agressifs pour huit stations dans une rame hurlante de fer martyrisé, fenêtres ouvertes sur un tunnel de béton sauvage qui défile dans une nuit de rats.
Et puis cette foule, ces gens sur le quai, agglutinés, ce compartiment boîte de sardines dans l’odeur de sueur, de parfums lourds et de crasse mélés.
Il vient d’un petit village de Corrèze, la grande ville l’a attiré comme une phalène la lumière.
Il sent déjà de ce premier contact ses ailes qui grésillent, son moral qui tombe.
C’est donc cela, les Champs Elysées ?
Il fait quelques pas sous les arbres, désolé de ce parvis vaste et anonyme, cherche l’arc de triomphe, ne le trouve pas. Un homme pressé le bouscule sans s’excuser.
Encore du monde.
Un flot descendant, un flot montant. Le large trottoir est comme une rivière de visages, de mains, de jambes ciseaux, de passants qui marchent vite, se croisent, ne se regardent même pas.
Une envie le prend de foncer vers la gare, reprendre un train, revenir dans sa campagne avec le chant des oiseaux, le flux du vent dans les pins, le soir qui tombe sur les collines.
Mais non. Il ne va pas abandonner maintenant !
Il avance d’un pas décidé, la tête en avant comme un boxeur, sort de sous l’ombre des platanes…
Instantané !
Elles sont six.
Deux femmes panthères, deux en tenues multicolores, une cinquième épaules nues sur un corsage souple, la dernière gainée d’une combinaison rouge, large ceinture noire, décolleté affolant.
Elles sont six.
Semblant sortir d’un magazine de mode, souriantes, talons hauts, silhouettes de stars, longs cheveux en crinière de fauve.
Elles le croisent, lui lancent un « Bonjour » radieux.
Il se retourne, elles sont toujours là, ce n’est donc pas un rêve.
La plus belle, la brune, lui envoie un clin-d’œil amusé.
Il n’a remarqué ni les trois photographes, ni les sacs « Régina » qu’elles arborent ostensiblement.
Il n’a rien vu d’autre qu’elles.
Il reste planté, sans bouger, longtemps après qu’elles aient disparu sous les frondaisons.
Une passante énervée le bouscule sans s’excuser.
Alors Grégory commence à remonter la plus belle avenue du monde en esquissant un pas de danse, un air joyeux dans la tête.
Là-haut, dans le soir qui vient, l’arc de triomphe lui fait de l’œil, lui aussi.
Ça, c’est Paris !

Photo : Liborio Cavallero

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