La piscine

Louis sort de l’ombre rassurante des cabines pour s’éblouir de soleil au bord de la piscine pleine de monde. Mal à l’aise dans ce slip de bain collant sur les fesses mais flottant sur les cuisses trop fluettes, dans ce corps maigre, cette poitrine un peu creuse, ces bras, ces jambes, longs, aussi fins que des baguettes de tambour. Cheveux roux ébouriffés, taches de rousseur.
Seize ans, l’envie d’être ailleurs, n’importe où.
Il pose sa serviette le long du mur, fait deux pas, s’assied sur le rebord bleuté, glisse les pieds dans l’eau, les épaules rentrées, ne regardant rien ni personne.
Le brouhaha qui l’entoure pourrait lui faire une coquille rassurante où il aimerait disparaître.
Mais non.
Il les a aperçus du coin de l’œil. Il sait que, de l’autre bout du bassin, ils l’ont repéré.
Boris l’intellectuel, Hugo le costaud, Dylan le rigolard, tous les autres plus deux trois filles allongées sur des draps de bain. La bande de la piscine, du bahut, de la rue. On en fait partie ou l’on en est exclu. Elle fait sa loi, nul ne peut l’ignorer, lui, en est le bouc-émissaire.
Trois ans que ça dure.
Il aurait aimé rester chez lui, dans sa chambre protégée, mais sa mère ne l’entendait pas de cette oreille.
‒ Va à la piscine. Du soleil, l’eau, les copains, ça te fera du bien.
Tu parles.
Il courbe un peu plus le dos. Voilà Boris qui se lève, lance une phrase qu’il ne comprend pas aux voisins qui se lèvent aussi, les épaules carrées du gros mastard, le front débile du plaisantin. Ils commencent à faire le tour.
Il frémit.
Un mouvement, une silhouette vient de se glisser à son côté.
Il tourne la tête, étonné.
Deux jambes superbes, rondes et galbées, un maillot deux pièces blanc cassé attaché de liens coquins à pois noirs, un ventre plat, bronzé, un cou parfait, une bouche rouge, deux yeux rieurs et tendres.
Il la connaît pour l’avoir remarquée souvent, détaillée sans cesse, l’une des plus belles femmes de l’endroit, pas une fille, une vraie femme qui a au moins la trentaine, une assurance, qui sait l’effet qu’elle produit chez les hommes et en sourit.
Il n’en revient pas de la voir là. Son cœur bat à gros bouillons.
‒ Comment tu t’appelles ?
‒ L… Lou… Louis.
‒ Je te propose un marché, Louis. Tu deviens mon partenaire de piscine à l’avenir, tu évites ainsi que tous ces gros laids m’embêtent et en échange, eh bien…
Elle se penche, l’enlace, l’embrasse sur la bouche longuement.
Comme dans les films.
Si la batteuse qui lui sert de cœur n’explose pas, c’est qu’il a seize ans.
Elle rit. Il voit ses yeux à deux centimètres de son visage. Il voudrait…
Elle recommence.
Est-ce une impression où le vacarme de la piscine s’est soudain arrêté ?
Lorsqu’il ressort de cette plongée en apnée, il découvre la bande, arrêtée à mi-distance, Boris la face d’un poisson mort, les autres tétanisés.
Et c’est lui brutalement, qui sourit, les regarde en pleine face, et Boris… baisse les yeux.
‒ Tu viens ?
Dans une éclaboussure, elle plonge, parfaite, belle comme une ondine. Il se précipite à son tour, sans soucis des « on-dit », sans honte de son corps qui ne demande plus qu’à se muscler.
Arrivés à l’autre bord, tous les deux ensemble, ils s’embrassent encore.
Le brouhaha ne s’interrompt plus, les autres se sont remis à leur place, le monde a changé d’un coup.
Louis se sent bien.

Photo : Isabelle Sweetginger

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