Cadavres exquis 5

Je mets en ligne ce roman au fur et à mesure de son écriture. Si vous prenez en marche, vous pouvez en lire le début en cliquant sur la rubrique « Mon roman en cours ».

23h00.
Lentement la brasserie s’est vidée. Ne restent qu’un ou deux consommateurs attardés, deux couples discutent autour d’un digestif, deux amoureux s’embrassent nichés sur une banquette isolée.
Christine n’est pas montée sur la table, elle ne s’est pas déshabillée. Les étudiants en sont à compter les consommations, à râler sur Machin qui n’a pas un sou, sur Truc qui annonce la moitié de ce qu’il a mangé. L’ambiance est tendue mais pas de la même façon.
Debout, Sandra attend.
Songeuse.
Des bribes de souvenirs errent aux limites de sa mémoire. Parfois un éclat apparait comme un flash, une voiture, un dérapage, un accident, des tôles écrasées, du sang.
Elle frémit.
Paul est parti chercher les valises.
‒ Pas la peine que tu aies froid pour rien. L’hôtel que j’ai réservé est à deux pas, je vais laisser la voiture où elle est. Le temps d’aller récupérer nos affaires, reste au chaud.
Le voilà qui lui fait signe de l’autre côté de la vitre. Il lui indique l’autre sortie.
Elle traverse la salle.
Dans cette partie les tables sont plus longues, les banquettes se font face le long d’une large baie vitrée, une porte à tambour à l’ancienne, en bois vernis, ouvre sur la rue.
Un geste d’au revoir à la serveuse, un sourire en retour.
Du coin de l’œil, elle avise un long type au visage émacié qui se lève, pose la monnaie de son café, attrape une veste de cuir noir.
Elle stoppe son geste.
Sans un regard, il s’éloigne de l’autre côté, s’en va sur le boulevard à longues enjambées, les mains frileuses fourrées dans ses poches.
Elle sort.
‒ Viens, c’est dans cette rue… au coin.
Quelques pas.

Une façade rouge bordeaux ajourée de lignes jaunes fines, rectangulaires. Une marquise de fer forgée sur un perron arrondi bordé de carreaux de pierre blanche gainés de rouge. A droite de la porte, une double et large fenêtre à discrets carreaux cerclés de fils de cuivre s’ouvre sur  un salon bourgeois façon 19ème avec fauteuils Voltaire, table ronde vernie, abat-jour de soie, napperons de dentelle, le tout surmonté d’un lustre compliqué à globes de verre dépoli. L’hôtel de l’abeille a le charme de son nom et un petit air Art-Déco qui lui va bien.
Le hall est aussi agréable qu’il en a l’air. Une chaleur douce, un tapis dans des tons marron-orangé, un comptoir de teck avec la sonnette chromée sur laquelle on aimerait appuyer.
Un jeune homme, étonnant dans ce décor, les accueille d’un sourire.
‒ Bonsoir Monsieur, Madame.  Je vous attendais. Monsieur Klee, je présume ?
Il attrape une dernière clef derrière lui.
‒ Bonsoir. Pas besoin de vous demander si vous n’auriez pas une chambre supplémentaire ?
‒ Nous sommes complet. Désolé. Si vous aviez précisé en réservant…
‒ Eh oui, si… Ne vous inquiétez pas, ce sera très bien.
‒ Je vous accompagne, c’est au second.
Il attrape les deux valises, les précède dans un escalier de moquette, bruit des pas feutrés dans le silence.
Une grande chambre aussi confortable qu’on pourrait le rêver. Lit double au dessus de lit ouvragé, petit bureau à rabattant, deux fauteuils de bridge, une légère coiffeuse à triple miroir. Et toujours des tons bruns, orange.
‒ La salle de bain est là, vous avez des serviettes, savon, shampoing et robes de chambre. Petit déjeuner servi entre six heures trente et onze heures dans le petit salon au rez-de-chaussée derrière la porte vitrée. Si vous avez la moindre demande, n’hésitez pas.
Il montre un téléphone en bakélite noire posé sur la table de nuit.
‒ Vous décrochez, vous appuyez sur le bouton, c’est une ligne intérieure qui ne dessert que l’hôtel.
Il pose la clef sur le bureau, sort dans un dernier sourire.
‒ Bonne nuit Messieurs Dame.
Sandra reste plantée deux secondes.
‒ Ça n’existe plus des endroits comme ça ?
‒ C’est pourquoi je viens toujours ici. Eh bien je crois qu’il va falloir coucher ensemble, mais je serai sage, c’est promis. Enfin la première nuit en tout cas. Tu as tout ce qu’il faut dans ta valise ?
‒ Je ne sais absolument pas ce que j’ai dans cette valise.
Elle ouvre.
Un matelas de billets bien alignés.
‒ Ah, là, nous avons un problème.
Paul récupère une des coupures, un billet de cent francs. Il siffle entre ses dents.
‒ Wooh ! Quand même ! Et ça ?
Il tient une sorte d’étui à lanière où sont glissés quatre couteaux effilés comme des rasoirs.
‒ Ah ! Ça ?
Elle prend l’étui, noue la lanière autour de sa taille sans y penser et dans un geste si rapide qu’il en devient presque invisible, elle envoie trois des poignards. Ils passent à deux centimètres de l’oreille de Paul avant de se ficher contre la porte de la salle de bain. Claquement sec.
Ils ne sont pas séparés de plus de dix centimètres.
Paul siffle une seconde fois.
‒ Un vrai problème !

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