L’ours

Elle lit.
Pas lui.
Lui, il regarde ses jambes. Elle a de jolies jambes.
Que lit-elle ?
« L’Orientale ».
Drôle de livre, drôle de titre, drôle de photo de couverture ! Qui en est l’auteur ?
Il penche la tête.
Nine Moati ?
N’importe quoi ! A peine un nom, même pas un prénom. Qui pourrait appeler son enfant Nine ?
De toute façon, il déteste les livres.
Trop de textes.
Il préfère les femmes.
Moins de textes.
En fait pas toujours. L’actuelle est souvent un peu trop littéraire à son goût. Il ne réussit pas toujours à l’arrêter, pas toujours à la comprendre non plus. C’est comme les mots croisés, horizontalement, tout va bien, mais dès que l’on passe en position plus ou moins verticale et qu’il faut que ça corresponde, il perd pied.
Pour l’instant, elle se tait, liseuse-rêveuse absorbée par ce truc.
Tant mieux.
Il revient à sa contemplation. Elle porte une robe de laine blanche très courte qu’il apprécie,  les jambes sont gainées de longues chaussettes qu’il apprécie encore plus.
Sexy.
Lentement, elle laisse descendre sa main, caresse l’ours en peluche à ses pieds.
Il suit la main.
L’ours.
Crispation épidermique.
Ce mammifère rondouillard la suit partout, jusque dans la chambre, jusque dans le lit.
Elle lui dit bonjour le matin, lui offre son dernier baiser le soir.
Au début, il a pris sur lui, apprivoisé l’animal, décidé que c’était beaucoup moins encombrant qu’un chien, qu’un chat, qu’un lapin, qu’un rat. Pas d’odeur, pas de nourriture à donner, pas d’agressivité déplacée.
Un ersatz pratique et sans danger.
Tu parles !
Très vite, il n’a plus supporté cette présence obsédante.
Jaloux d’une peluche !
Il a tenté tout et même le reste pour se débarrasser de ce plantigrade crispant.
Le laisser dans l’appartement quand ils sortaient, l’abandonner au restaurant, le glisser par mégarde derrière un canapé, le pousser sous la table du salon d’un pied maladroit.
Peine perdue.
Elle ne l’oublie jamais, ne pense qu’à lui, le cherche, le retrouve.
Les hommes dans sa vie ne sont que des passants sexuels, des outils guère plus utiles qu’une bêche ou un marteau, le bestiau poilu est son seul maître après Dieu.
Très bien, ça va changer.
Il peaufine sa stratégie en un quart de seconde. Ramper sans bruit, approcher pendant qu’elle se passionne pour sa lecture puis jeter l’objet par la fenêtre ouverte et après…
On verra ce qu’on verra.
Plus qu’un mètre, cinquante centimètres, deux centimètres, trois milli…
Au moment où il va toucher la « chose », un camion de trente-six tonnes lui tombe sur la nuque en deux coups de poings efficaces.
Knock-out.
Réveil, le derrière dans la poubelle de l’immeuble, la valise de vêtements à ses côtés, un mal au crane carabiné et un petit mot charmant collé sur le front : « En dérangement »
Très drôle.
Se souvenir…
Les gonzesses littéraires : A éviter
Affublées d’un ours en peluche : Deux fois.
Championne du monde de boxe poids-léger : Changer de trottoir.
Et surtout…
Cesser de draguer dans les salles de musculation proches des bibliothèques.

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