Mesure à trois temps

Il traverse la maison ancienne qui porte en elle des odeurs, des fragrances, des sensations prégnantes
Le bruit de la mer, le vent dans les pins.
Il sort sur la véranda de bois où il a fait poser le piano, un demi-queue Steinnway, superbe, noir.
Il peut se le permettre maintenant, il a les moyens.
Deux pas de plus.
La plage Valentin, longue, blanche, éternelle. Là-bas, le toit de la pension où il passait ses vacances du temps de sa jeunesse. Rien ne semble avoir changé.
Souvenirs.
Pourtant il le sait, plus loin, en suivant la côte vers le Croisic, ce n’est plus qu’une grande zone pavillonnaire pour citadins en mal d’iode. Une laideur bétonnière aux multiples baies vitrées.
Qu’importe !
Il lui reste cette plage préservée, cette demeure bourgeoise dont il enviait le luxe, les automobiles sidérantes arrêtées devant le porche, les parasols de paille nichés sous les arbres où s’étendaient des femmes en chapeaux, des hommes en polos. Elle est vide, mais il peut deviner encore le murmure des conversations, un rire, un pas, le frôlement d’une étoffe.
Il s’assied au piano, commence à improviser une musique qui semble flotter sur l’air.
Quand il était adolescent, chaque soir, il allait dans ce coin de rochers un peu plus loin. Il sortait sa flûte et jouait dans la nuit au rythme des vagues. Combien de fois a-t-il imaginé une jeune fille, une femme peut-être, qui serait là, quelque part, invisible. Cachée, elle n’oserait approcher, écoutant sans bouger le flux des notes sur le reflux des eaux. Puis un soir très doux, elle oserait, s’avancerait, se blottirait contre lui, sans un mot.
Rêve.
Elle n’est jamais venue. Il a vécu d’autres choses. Il ne regrette rien.
Aujourd’hui, il a acheté cet endroit, ce piano dont il sait jouer maintenant, et, tranquille, il envisage sa fin de vie face à l’océan, tous ses souvenirs posés là près de lui, troublants et superbes à la fois.
Il joue.

Elle entend le parfum d’une musique qu’elle connait.
Qu’elle reconnait.
Qui lui tord le cœur.
Elle flotte sur l’air comme autrefois, les notes en perles de tendresse intimement mêlées au frôlement des flots, aux battements de son cœur. Ce n’est plus une flûte c’est un piano, mais la promenade est tout aussi belle.
Elle vient dans la pénombre, regarde, cachée. Dans la silhouette qui se penche sur l’instrument, elle retrouve l’image du gamin qui jouait en bougeant si peu.
Elle n’a jamais osé s’approcher, se découvrir.
Trop timide.
Et puis il a disparu… pendant toutes ces années.
Elle ne regrette rien, elle a vécu une belle vie. Tant de rencontres, tant de moments précieux.
Et la voilà revenue, et le revoilà, lui.
Osera-t-elle ?
Elle hésite.
Demain ?
Non, plus le temps ! Elle s’avance, entre dans le cercle de lumière.
Il ne s’arrête pas de jouer, tourne simplement son visage pour la regarder.
Un vieil homme, une vieille femme.
Il ne dit qu’un mot, le même qu’elle a dans la tête.
‒ Enfin !
Ils sont si beaux en cet instant…

Photo : Intemporelle

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