Matutinalement votre

Il se redresse dans le noir, s’assied sur le lit d’un seul mouvement souple du buste.
Pas besoin de regarder sa montre, il est six heures, il le sait. Son horloge biologique ne le trompe jamais.
Un geste vers l’interrupteur. Une lumière jaune tire de l’ombre un papier peint délavé, une armoire, une table, une chaise usées, le lavabo au robinet goutteur et la douche de plastique opaque. Un hôtel sans étoile, bien suffisant pour une nuit.
Il se lève, s’approche du miroir ébréché, un filet d’eau glaciale.
Dans la glace, un type aux cheveux noirs ébouriffés le regarde sans sourire. On lui donne quarante, quarante-cinq ans, des dents blanches, la peau fine, une vigueur d’athlète. Il en a cinquante-deux. Il n’en tire aucune gloire, juste de la chance et un peu de sport.
Il se lave soigneusement les dents, puis se rase tout aussi précisément, en prenant son temps. Ne pas se couper, ne pas laisser de zones de poils égarés. Depuis toujours il fait chaque chose avec méthode et flegme.
Il prend sa douche qui ne devient chaude que lorsqu’il en sort, s’habille d’une chemise gris-bleu, d’un pull, d’un jean. Puis il range ses affaires de toilettes,  le pyjama, le slip,  la chemise de la veille, bien pliés dans une petite valise pratique et maniable.
Un dernier regard en tour d’horizon, vérifier qu’il n’a rien oublié dans la chambre.
Six heures quinze. Il sera là-bas à six heures trente comme prévu.
Une légère faim.
Normal, il n’a pas pris de petit déjeuner, il doit rester à jeun. Il mangera plus tard.
La réception est vide à cette heure matinale. Il pose la clef sur le comptoir, il a payé la veille.
La rue est déserte. Ce sera une journée chaude mais, pour le moment, une petite brise rafraîchit l’atmosphère. Cent mètres à faire.
L’immeuble. Confortable, presque luxueux. La plaque de métal jaune lui précise l’étage. Ils sont trois médecins et deux avocats dans ce seul porche.
Le gardien a laissé la porte ouverte pour sortir les poubelles. Il entre, traverse le hall de marbre blanc, s’engage silencieusement sur la moquette qui suit l’escalier.
Quatrième.
Porte gauche.
Il sonne. Tintement léger dans les profondeurs de l’appartement qui doit être immense. Un long moment à attendre, bien droit devant l’œilleton qui l’observe.
Un grognement de clef que l’on tourne, une barre qui glisse suivi d’un cliquetis compliqué, un médecin méfiant.
‒ Bonjour Docteur.
Le type qui vient d’ouvrir est chauve, les yeux vaguement exorbités d’un myope sans lunettes, un pyjama rouge à rayures noires où le bouton du haut manque. Il se gratte la tête.
‒ C’est à quel sujet ?
‒ Je m’appelle Robert.
‒ Ah ?
Il n’en dira pas plus. Profitant de ce moment de pause interloquée, Robert lui tranche la gorge de son couteau à bout recourbé, affuté comme un rasoir. Il s’est déplacé pour éviter la giclée du sang qui inonde la moquette et le mur du palier. L’autre gargouille, cherche un souffle qu’il n’a plus, oscille debout sur ses pieds, avant de glisser doucement au sol sans un bruit, les yeux ouverts sur l’infini, le pyjama dévoilant une poitrine malingre tachée de rouge.
Un meurtre bien effrayant comme prévu.
Robert essuie l’arme sur le mouchoir préparé, redescend l’escalier à pas feutrés. Le concierge sort sa dernière poubelle en grognant sans remarquer l’homme-chat qui s’efface dans son dos.
Robert s’éloigne d’un pas tranquille, anodin, sort la lettre qu’il a préparée.
« Cible annulée de la façon bien rougeoyante demandée. En attente du deuxième versement. Robert »
Robert glisse son courrier dans la boîte, s’achète le journal du dimanche au kiosque, entre dans le bar, le Balkanic, commande un café et deux croissants.
Il a le temps, son train ne part qu’à onze heures trois.
Il ouvre son journal. Le café est bon, les croissants chauds et croustillants, il est sept heures douze.
Il aime profiter de ces moments matutinaux.
Et, bien entendu, il ne s’appelle pas « Robert ».