Train

  • Ils seraient dans un train.
  • Un train ancien, avec des compartiments fermés, de longs fauteuils de cuir usé, des filets pour poser les valises, une fenêtre qu’on descend et qui grince.
  • Il ferait froid.
  • Il ferait nuit.
  • Un train de nuit. J’adore les trains de nuit. Il peut se passer tant de choses…
  • Il n’y aurait personne dans le couloir, personne dans le wagon, peut-être même personne dans le train. Ils se l’imagineraient en tout cas, seuls au monde dans ce convoi fuyant dans la nuit. On n’entendrait que les boogies résonnants aux traverses des rails, un rythme de métal, un bruit compact, régulier.
  • Elle lui demanderait d’une voix douce, un peu rauque : « Cela ne vous dérange pas si je ferme la fenêtre ? Il fait froid. »
  • « Pas du tout, je vous en prie ! ».
  • Elle se lèverait, fermerait la fenêtre. Le bruit disparaitrait.
  • Non pas ! Il se muerait en un ronronnement feutré, lointain, près à resurgir soudain au moindre caprice.
  • Il la regarderait ?
  • Bien sûr, mais en douce, en biais, en catimini. Il ferait celui qui lit son journal, absorbé par les nouvelles de la bourse.
  • Elle ferait celle qui ne l’a pas remarqué, perdue dans ses pensées. Elle s’assiérait sur l’autre banquette, rajusterait sa jupe droite, un geste léger pour son corsage de soie, un regard par la fenêtre opaque.
  • Son journal tremblerait légèrement.
  • Elle reprendrait son livre, poserait de jolies lunettes d’ambres sur son nez parfait, se plongerait dans sa lecture.
  • Pourquoi « d’ambre » ?
  • Les femmes ont toujours ce type de lunettes dans ces trains-là.
  • Ah bon. Et son livre ?
  • Son livre ? Pas si simple ! Simone de Beauvoir peut-être ou Françoise Sagan, un livre intelligent et romantique.Elle ferait semblant de lire.
  • Semblant ?
  • Qu’est-ce que tu crois !
  • Un moment passerait sans qu’ils disent un mot, sans qu’ils fassent un geste.
  • Puis, lentement, elle baisserait le livre, relèverait sonvisage, planterait ses yeux dans les siens.
  • Il ne baisserait pas le regard.
  • Elle non plus. Ils resteraient là, sans rien dire, yeux dans les yeux.
  • Hors du temps.
  • Brutal, le train commencerait de ralentir, de freiner dans un crissement de fer. Quelques lumières, un panneau, un quai, un chuintement de haut-parleur.
  • Elle se réveillerait comme d’un songe, paniquée, récupérerait ses  deux valises dans le filet à bagages, enfilerait son manteau.
  • Il l’aiderait à les descendre, lui ouvrirait la porte du compartiment.
  • Et aussi pour sentir son parfum, le retenir en lui comme on garde l’empreinte du soleil sur la peau.
  • Elle filerait dans le couloir, sauterait sur le quai, le train déjà repartirait.
  • Leurs yeux se croiseraient une dernière fois. Il baisserait la vitre, se pencherait, hurlerait son nom qu’elle n’entendrait pas, fixerait le noir longtemps après que la silhouette ait disparu.
  • Non !
  • Non ? Quoi non ?
  • Je n’aime pas cette fin-là. Recommençons…
  • Ah ! Bien ! Recommençons…
  • Ils seraient dans un train…

Peinture : Edward Hopper

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