Ma vie avec Annabelle

Argenton sur  Creuse, midi treize, ma brasserie préférée, le « café-hôtel de la place », bondée comme chaque jour à cette heure. Ce ne sont que rires qui s’échauffent, exclamations à la cantonade, discussions bruyantes, tintement des assiettes, des verres. Les deux serveuses se glissent souplement entre les convives déjà attablés, les bras chargés, guettant d’un œil les nouveaux arrivants, repérant le plat qui traîne, la commande qu’on néglige, le client qui s’impatiente. Efficaces, souriantes.
Le métier.
Je suis assis devant ma Grim rouge à une place que j’aime bien, appréciant ce brouhaha joyeux, captant des répliques, des attitudes, que j’utiliserai ici ou là dans mes écrits. Face à moi, le comptoir où j’admire en connaisseur la maestria de la patronne gérant tout à la fois les demandes qui affluent, les personnes qu’il faut rediriger, et les cinq piliers de bar qui s’envoient leur troisième apéro dans des interjections tonitruantes.
Ambiance.
Brutalement les cinq bouches restent ouvertes bloquées de son, la patronne stoppe son mouvement vers la machine à café… puis le reprend. Une nappe de silence envahit la salle par ondes successives jusqu’à la dernière personne dont le rire sonne comme un clairon isolé. Emportée par la vague, la seconde salle se tait à son tour, sans savoir, sans comprendre.
Plus rien ne bouge.
J’ai compris.
Je me tourne.
Annabelle est dans l’entrée, gainée d’une fluide robe noire qui s’ouvre jusqu’à l’orée de ses seins, descend souplement pour s’interrompre à mi-cuisses dévoilant de longue jambes sombres, que je devine à coutures, sur de fines chaussures Louboutin haut perchées. Un boa de faux renard sur l’épaule, un fume cigarette dans la main gauche, complètent l’image d’une diva surgie d’un film américain des années cinquante.
Elle m’aperçoit, me fait signe, traverse à pas de souris le public qui peu à peu revient à la vie.
Elle s’assied dans un geste joliment travaillé, pose son regard sur moi, écarte les bras, très Harry rencontre Sally.

─ Quoi ?

─ Je t’avais dit : une tenue naturelle.

─ C’est une tenue naturelle… pour moi.

Allez répondre.

Photo : Idda van Munster

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