Round up

Assis sur un banc, ne demandant rien à personne, Jacques sort une clope de son paquet « Fumer tue » et profite de cette pause qu’il s’est accordé entre deux rendez-vous.
Il est technicien-commercial, vendant  à la tonne des plants OGM, engrais, pesticides et cochonneries diverses, à des agriculteurs qui ressemblent plus à des chefs d’entreprise qu’à des paysans.
Un boulot discutable certes, mais il faut bien vivre. Il apprécie de gagner pas mal d’argent et, quand sa conscience le titille, il pense à ces discoureurs écolos plus bavards que des pies, ces scientifiques avec leurs théories fumeuses, ces politiques pourris jusqu’à la moelle incapables de faire bouger les lois. Ce sont eux les responsables, pas lui qui n’est qu’un rouage sans pouvoir dans un système vicié.
S’il ne faisait pas ce job, un autre le ferait.
C’est la société actuelle, on n’y peut rien.
Il assume, n’a pas d’ulcère, dort bien la nuit et évite de manger les produits de ses clients.
Le parc est calme, le soleil de fin de saison, la vue appréciable. Pas trop d’insectes en cette journée d’automne. Il parait qu’ils disparaissent aussi ceux là, tant mieux pour une fois.
Une femme, blonde comme il aime, regarde le lac envahi des canards habituels. Elle porte une robe d’été blanche à jolies fleurs multicolores, une ombrelle assortie. Son derrière rebondi laisse envisager des perspectives que ne dément pas la longue fermeture des épaules au bas du dos.
Un rêve.
En fait, il l’a croisée tout à l’heure dans la rue, s’est retourné à son passage embaumé, a décidé de la suivre l’air de rien.
Maintenant, il hésite, intimidé. Cette Diva est sans doute trop belle et trop futée pour lui.
Il tire une taffe, sa main tremble légèrement.
Stress, adrénaline.
Il ne déteste pas. Le risque, la prise de contact, c’est son métier.
Allez !  Se lancer comme on plonge du cinq mètres. Plus le temps d’hésiter  s’il veut être ponctuel pour son rendez-vous de l’après-midi, une grosse commande d’antibiotiques pour un éleveur de porcs.
Il se lève, fait quelques pas vers elle, essayant de jouer le promeneur amical.
Elle se retourne. L’a-t-elle entendu venir ?

‒ Bonjour, lance-t-il de sa voix la plus charmeuse.

Elle tord le nez.

‒ Vous sentez mauvais, Monsieur.

Comment ?
Il se sent blêmir, les mains moites.
Rattraper le coup, tenter de sauver la situation.

‒ Ce doit être ma cigarette, excusez-moi.

Gentleman,  il jette sa Lucky-Menthol d’un geste  qu’il voudrait décontracté.
Une clope à peine entamée, la rage !
Elle ignore, s’éloigne.

‒ Au revoir Monsieur.

Le plus rapide râteau de sa carrière.
Se calmer, sortir une nouvelle cigarette du paquet, se la glisser aux lèvres, l’allumer d’un Zippo vacillant.
Une bouffée longue, profonde. Ouf !
Un dernier regard à la jolie poupée qui s’en va.
Tiens ! Toutes les fleurs de sa robe sont fanées.
Bien fait !

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