Ma vie avec Annabelle

Elle me crispe, il faut bien l’avouer !
En cet instant.
Et pourtant, elle ne fait rien, rien de plus en tout cas que ce que je lui ai demandé.
Assise, mi-allongée, sur le lit dans notre chambre, Annabelle lit ma dernière nouvelle à peine terminée d’écriture. Elle a posé sans y penser un doigt sur ses lèvres dans une moue boudeuse de petite fille aussi craquante qu’il est possible. Elle porte une chemise de nuit transparente que j’adore, les chaussures découvertes à hauts talons que je viens de lui offrir.
Fabuleuse.
Absorbée.
D’énervement, je marche jusqu’à la fenêtre, jette un œil dans la rue. Il pleut.
Normal. Tout va mal !
Car je la connais.
Rien qu’à l’expression de son visage, à sa façon de se tenir, à une certaine raideur dans la main qui tient le feuillet, je le sais : Elle n’aime pas.µ
Gargl !
Trois jours à construire ce texte, à le remanier, à tenter de faire tenir debout mes personnages autour d’une bonne idée… je le croyais en tout cas.
Et voilà qu’elle n’aime pas !
Si ma première lectrice, celle qui compte le plus, celle pour laquelle, quoi que l’on en pense, j’écris avant tout, si cette muse n’apprécie pas, que fais-je ?
Je jette le texte au panier d’abord.
Puis je me suicide ensuite, de la façon la plus épouvantable évidemment.
Et l’on ose dire après cela que je suis un caractériel ?
N’importe quoi !
C’est juste la fin du monde, un point c’est tout.
J’ai cassé, sans m’en rendre compte, un crayon que j’agrippais entre mes doigts gourds. Un type passe en courant sur le trottoir le sac sur la tête pour se protéger de la pluie dans un geste très cinématographique et totalement ridicule.
Bien fait !
Annabelle pose les six feuilles sur la couverture blanche, je suis comme celle-ci, livide.
Elle attrape un coussin, le serre contre elle, me regarde, me sourit… puis regarde le bout de son pied.
Aïe !

– L’idée n’est pas mal, franchement, mais ça ne colle pas.

ARGLLLGARGLAOUB ! Je le savais.

– Ton scientifique ne tient pas debout. Tu ne t’es pas assez renseigné sur le sujet. Il donne une impression de carton pâte pas réaliste du tout. Bosse un peu, compulse sur Internet. Un type de ce niveau ne réagirait pas comme ça.
Je suis blême, mon pouls bat à trois cent cinquante pulsations par microseconde, il n’y a plus une goutte de sang dans mes veines et mon crâne va exploser.
Tout va donc très bien !
Je gargouille.

– Ah !

Elle rit.

– Mais ce n’est pas grave. Si tu la remanies un rien, ça peut fonctionner. Juste un petit détail supplémentaire, c’est quoi ce cadeau bizarre qu’il lui offre à la fin ?

– Un miroir. Il a transformé la porte en miroir.

Elle se penche, relit le morceau incriminé, relève le nez, dubitative.

– C’est n’importe quoi, ça ne va pas du tout, on ne comprend pas où il voit les étoiles et pourquoi le jeune type lui a offert ce cadeau.

Je grogne.

– Les étoiles se reflètent dans le miroir, et c’est pour mettre un peu de suspens, pour que l’on croit qu’il lui a offert la porte.

– Ça ne marche pas. A retravailler aussi.

Elle s’allonge, me tend les bras.

– Tu viens ?

– Deux minutes.

Je sors rapidement dans le couloir, choisis un beau coin de mur bien compact, lui envoie une tripoté de coups de pied en me faisant un mal de chien, puis reviens en boitant bas.
Elle me regarde avec une pointe de malice au coin de l’œil… qu’elle a joli.

– Allez, ce n’est pas si grave, tu vas me repenser cela tout simplement et ce sera génial.

Je m’allonge à côté d’elle. Un condamné a bien le droit à sa dernière cigarette… et comme je ne fume pas.
Elle me glisse à l’oreille.

– Tu ne t’es pas fait trop mal ?

Je pleurniche.

– Si.

Elle me caresse le cou, me serre dans ses bras et… l’idée explose dans mon cerveau. Elle a raison, c’est nul, je sais comment je vais réécrire cette nouvelle.
Allez, c’est bon, je ne me suiciderai pas cette fois encore.
Heureusement que j’ai un bon caractère.
Et que je sais accepter la critique.

Photo : Madame Rêve

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