Une certaine photo

Elle s’est assise dans le salon, sur le canapé fleuri, a ouvert sur ses genoux le gros album de photos, l’histoire de leur vie en images, les souvenirs rangés à chaque page.
Il s’assied près d’elle, la trouve belle encore avec ce sourire léger, toujours un peu ironique, qu’il aime bien.
Elle ne vieillit pas, ou si peu.

‒ Regarde.

Noir et blanc. La mer, la campagne, les étés de leur jeunesse, la petite canadienne où ils tenaient si serrés, cette vache qui les a dérangés, elle ébouriffée.
Le mariage, la tante Irène et son chignon de matrone, l’oncle Albert, ses moustaches en guidon de bicyclette, la sortie de l’église convenue, le maire un peu embarrassé, le bal, le réveil des mariés.
Ebouriffés.
La naissance de Suzanne. Maternité. Un bébé tout rose, tout rond, potelé, une maman superbe et lui qui a l’air niais.

‒ J’ai l’air niais.

‒ Mais non, juste un peu impressionné.

Un premier été avec un premier enfant. La poussette sur une promenade des anglais.

‒ Nice ?

‒ Bien entendu.

Et voilà Annabelle, joufflue, rondouillarde comme une brioche de boulanger.

‒ C’est bien de toi de faire d’abord deux filles.

‒ Les choses importantes en premier, puis… l’accessoire.

Que voici. Mathieu, plus maigre, plus musclé aussi. On passe à la couleur avec son premier focus. Un garçon, il fallait ça.

‒ Il est moins rond, non ?

‒ Tu parles !

Elle rit.
Un été quelque part. Où était-ce ? La mer encore, la plage, deux bambins en culottes roses qui jouent dans le sable, un couffin sous un parasol, quelques immeubles plus loin.

‒ C’était où, ça ?

‒ La Grande Motte.

Les saisons tournent, chaque photo est annotée d’une date, d’un lieu parfois.  Les enfants qui grandissent, lui qui s’empâte. L’achat de la maison de campagne, les premiers travaux. Une soirée qu’il avait oubliée, des amis d’une autre époque.
Que c’est court une vie !
Suzanne en terminale, le bac, la chambre d’étudiante à Paris, la maison qui se vide.
Puis c’est Annabelle sur un quai de gare en partance pour l’université de Toulouse.
Tiens une image de son travail, les nouveaux bureaux. Chef de secteur, des responsabilités, des voyages d’affaire. Comment s’appelaient ces deux collègues déjà ?

‒ Baptiste et Pierre-Yves.

Elle a plus de mémoire que lui. Une photo de Mathieu avec Isabelle. Fiançailles.

‒ C’est lui qui a commencé.

‒ Normal, un garçon.

Une photo étrange au bord d’une page. Du noir et blanc de nouveau. Un cliché où elle porte un large chapeau qu’il ne connait pas, une robe d’été qu’elle n’a mise qu’une fois. Une terrasse, une table de restaurant, un horizon de mer qu’il n’a jamais vu.
Il jette un coup d’œil à la date. C’était il y a quatre ans.

‒ C’était où, ça ?

‒ A Bandol, bien sûr.

‒ Mais… je n’ai jamais été à Bandol !

‒ Ah oui ? Oups !

Elle sourit de ce petit sourire ironique… qu’il se met à détester.
Brutalement.

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