La gelée

‒ Bien, que vais-je faire maintenant ?

Un coup d’œil à droite, un coup d’œil à gauche. Il s’ennuie dans cette chambre vide qu’il ne connait pas.
Pourquoi est-il là ? Comment y-est-il venu ?
Trop de questions. Son cerveau étouffe et, comme toujours dans ces instants, il commence à lui sortir par les oreilles, à lui faire mal en coulant en gelée. Il déteste quand son cerveau fait ainsi le pitre, inventant n’importe quoi pour le rendre ridicule.
Elle doit être verte, la gelée, malsaine.
En plus !
Il cherche à se voir dans un reflet de carreau pour connaître la couleur de cette honte informe. Il n’y a qu’une grande fenêtre par où des arbres lui font de l’œil, un mur anonyme, des toits, un pigeon.
Il déteste les pigeons.
Il aurait un fusil sous la main, il le fusillerait d’une rafale. Mais bien entendu, pas de fusil. On n’a jamais ce que l’on veut quand il faut.
Cette chose molle et grasse lui coule aussi par les narines, envahit son menton.
Trouver une serviette.
Il entre dans la salle de bain. Un lavabo ébréché, un carrelage usé, sans doute un vieil hôtel de banlieue. Que fait-il là ? Il ne sait même plus quel est le nom de cette ville.
Un coup d’eau sur le visage.
Puis s’essuyer précisément. La serviette reste blanche, immaculée. Etrange.
Il ose enfin se regarder dans le miroir un peu piqué. Un jeune homme aux grands yeux bleus le fixe sans sourire. C’est vrai, il avait un nom à une époque.
Mathis.
C’est ça, Mathis, un joli prénom vraiment. Mathis Charpentier.
Il rajuste sa cravate, remet en place sa chemise. Il présente bien, il est commercial.
Que vend-il déjà ?
Ah oui des systèmes informatiques d’entreprise. Il a d’ailleurs un rendez-vous tout à l’heure. Il vérifie sur sa montre, il a encore le temps.
Il se fait un sourire encore un peu forcé. De jolies dents blanches.
Cela ira.
Il repasse dans la chambre, enfile sa veste sobre assortie à la chemise. Très bien.
Nantes, c’est Nantes. Il apprécie cette ville. Ce soir, il ira manger des fruits de mer avec son client dans ce restaurant gastronomique, un bon moment à venir. Ils parleront chasse, il est chasseur comme lui.
Un coup d’œil dehors. Le pigeon est parti. Tant mieux.
Il déteste les pigeons.
Il remet ses affaires de toilettes dans sa trousse après les avoir soigneusement essuyées. Dentifrice, brosse à dents, mousse à raser. Il referme son rasoir à manche ou perle encore une goutte de sang. Il a du se couper tout à l’heure mais il ne s’en souvient plus.
Il agence soigneusement sa petite valise de voyage, replie la chemise d’hier.
Il la ferme d’un claquement sec.
Il aime ce bruit là. Son cerveau, en même temps, se remet en place.
Tout va bien.
Avant de sortir, un dernier regard pour vérifier qu’il n’a rien oublié.
La fille est toujours là, allongée sur le lit, la gorge ouverte d’une oreille à l’autre, du sang ayant giclé jusqu’au papier peint à grosses fleurs tristes. Ces filles ne savent pas se tenir. Comment s’appelait-elle déjà ? Il n’en sait plus rien.
Il verrouille soigneusement la porte.
Puis, faisant danser la clef autour de son index, il attend l’ascenseur.

Peinture de Harry Barton (1908-2001)

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