Ma vie avec Annabelle

Je traverse la place Plumereau, m’engage dans la rue du Change. Un coup d’œil à la boutique Vintage, une jolie robe en devanture. Je reviendrai.
Il fait beau, un peu chaud, un joli temps. Je marche dans Tours, la ville où je suis né, la ville où j’ai passé trente ans, la ville que je connais à cœur.
Pas forcément la plus belle ville du monde mais… presque.
Nous y venons régulièrement, Annabelle et moi, car il y a à Tours le meilleur coiffeur de France, pas forcément du monde mais… presque. (Laurent Voisinet, les Astuces de Laurent, 59 rue Colbert. Mais oui, un peu de pub parfois ne peut faire de mal).
Nous prenons rendez-vous chaque fois à la même heure.
Ensemble.
Chaque fois, je me fais coiffer par Laurent évidemment, et Annabelle par… Annabelle.
Et chaque fois, comme ma coupe de garçon efficace est plus rapide, il y a la question rituelle : « Combien de temps ? »
Annabelle, la coiffeuse, envisage Annabelle, la cliente, et me lance comme à l’habitude « 45 minutes, mettons une heure pour être sûr ».
Je pourrais le savoir, considérer que ce n’est pas la peine de demander, mais je m’en voudrais de déroger à la tradition.

Ensuite je pars vaquer. J’adore vaquer, repérer deux trois vitrines, entrer, envisager une volée de modèles de demi-saison pour un essayage dans la seconde partie de journée. J’aime faire les boutiques avec Annabelle, la regarder essayer vingt tenues pour en acheter une. Esthétique toujours, érotique souvent. Eh oui, je ne suis pas un homme du modèle courant, râleur dès qu’il s’agit de faire des courses comme tout mâle qui se respecte.
Vous en doutiez ?
La rue des halles agitée comme à son habitude, la rue Nationale piétonne, large, encombrée d’une multitude de promeneurs, la rue de la Scellerie plus calme, l’artère des galeries, des bouquinistes. Je longe le grand Théâtre (A Tours, tout est grand),  un monument dix neuvième trop chargé, peinturluré d’un rouge qui a passé avec le temps. Tant mieux !
Le café Molière, comme son nom l’indique, lui fait face. Un plafond peint superbe, classé monument historique, et trois femmes non moins superbes pour servir, trois patronnes, accortes et glamours.
Je m’assieds en terrasse, glaner le vent, accrocher quelques histoires.
Une, au hasard.
Une femme (toujours une femme avec moi), descend la rue sur une bicyclette de femme rose et pimpante, petit panier devant, siège enfant derrière, dans une robe de printemps tout aussi rose, tout aussi pimpante.
Elle s’arrête devant moi, pose sa machine sur le repose-vélo de métal prévu à cet effet sur le trottoir.
Et commence une manœuvre compliquée…
Un premier antivol rigide pour bloquer la roue arrière et un morceau du cadre, un second pour attacher la roue avant, un troisième, compliqué et souple, qu’elle organise  en deux arceaux successif emprisonnant les deux axes puis le guidon.
La manœuvre prend une bonne volée de minutes. Je bois une gorgée de ma bière pour l’encourager.
Quand c’est enfin terminé, je m’attends à la voir s’en aller, mais non, elle démonte encore la selle et la range dans son sac. Pas facile la ville pour les cyclopédistes. Une goutte de sueur sur son front, une autre sur le mien qui compatit.
Elle s’éloigne, jolie silhouette, jolies jambes, un long tatouage sur l’avant bras, un visage de femme noir et… rose. Son téléphone portable sonne.
Rose tout autant.

‒ … Comment, tu n’as pas pris Maëlys à la crèche, mais tu ne pouvais pas le dire avant ! Bon j’y vais…

Elle revient, démonte tout l’attirail ce qui n’est pas plus rapide, le range dans le panier en râlant, manque oublier de réinstaller la selle.
Puis s’enfuit.
Ai-je entendu un juron abominable ?
Pas facile la vie d’une mère !
Même en rose.

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