Ma vie avec Annabelle

Il pleut.
Debout, appuyé le front contre la fenêtre, je regarde tomber la pluie.
Il pleut sur le lac de Corrèze, sur le lac d’Egletons.
Il pleut.
Les gouttes de pluie martèlent la surface lisse d’une vibrance de pianiste.
Solo.
Je veux entendre  le rythme de cette musique là.
J’ouvre ma fenêtre.
Le bruit de la pluie.
Tendre.
Triste.
Voluptueux comme une envie de dormir, de glisser, de ne pas se réveiller.
L’odeur de la pluie.
Amère, froide, sensuelle comme une idée d’éternité, de sol gris, de terre molle, d’effroi languide et doucereux.
La vue de la pluie.
Un brouillard infime, infini, noie les perspectives, efface les lointains en traits fins d’une souplesse serpentine.
Les arbres de l’autre bord, translucides dans ce rideau humide, s’alanguissent de brume, se voilent de douceur, s’étirent d’une langueur indicible.
Oublier.
Disparaître.
Se reposer.
Définitivement.
Oublier ce Covid, ce gouvernement, cette nouvelle idée de « Pass Sanitaire » liberticide.
Fatigué.
Vidé.
Envie de m’allonger là pour toujours.
Une boule dans la gorge, dans le ventre.
Il pleut.
Une porte s’ouvre derrière moi, deux bras m’enlacent, je me retourne.
Le sourire d’Annabelle, les yeux d’Annabelle…
La voix d’Annabelle qui me murmure à l’oreille.

‒ Aucun problème ! Nous ferons des promenades, nous verrons des paysages, nous flânerons la nuit dans des villes, des villages endormis. Nous regarderons les fenêtres éclairées, imaginerons les scènes, inventerons les personnages. Qu’avons-nous besoin de restaurants, de cafés, de cinémas ou de théâtres ? Nous créerons nos intrigues, modèlerons nos ressorts dramatiques et lorsque nous serons las, nous nous poserons sur la terrasse. Je te dirai des histoires, tu me raconteras des songes.

‒ Tu sais… Je suis un crétin. Même vacciné, je ne supporterai pas de devoir exhiber mon Pass pour entrer dans ces lieux. Je déteste obéir, me plier à la botte d’un dictateur, d’un type qui se prend pour Jupiter et méprise la démocratie comme le libre arbitre. Plutôt crever ! Je préfère m’en passer.

‒ Je sais… et je m’en fous. Je ne suis bien qu’avec toi.

Il y a des instants fabuleux dans la vie ! Je souris à mon tour. Ma boule s’éloigne. Il y a des moments ou un seul être est là et le monde entier est peuplé.
Elle m’embrasse, je l’embrasse.
Longtemps.

‒ Et si nous allions marcher sous la pluie ? dit-elle avec les yeux qui brillent de plaisir.

J’attrape le parapluie bleu à fleurs roses, nous mettons nos bottes jaunes, nos imperméables verts.
Nous sortons.
Il fait si beau quand il pleut que ce serait trop bête de ne pas en profiter.

Photo : Gina Carla

 

 

 

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