Et le meilleur novelliste est…

Et si on s’amusait un peu !
Et si on comparait un peu !
Soyons fous, prenons deux grands romanciers policiers et voyons comment ils se sortent d’un recueil de nouvelles.
Ah ! Ah !
Pas facile la nouvelle…

A ma droite Agatha Christie, le roman policier à l’anglaise, l’intrigue en milieu fermée, le petit groupe d’une bourgeoisie de bon ton où il faut trouver le criminel, la maitrise du suspense et de la solution façon poupée gigogne à surprises.
A ma gauche Dashiell Hammett, le roman policier à l’américaine, le détective privé à l’intelligence en lame de rasoir, les coups de poings, les coups de feu, efficacité et brutalité dans un monde noir et violent.

Et…
Le gagnant est…
Dashiell Hammett.
Et de loin.

Analysons…

D’abord le personnage D’Agatha n’est pas terrible. Ce Mr Parker Pyne, « professeur de bonheur », oups ! Le Bonheur ? Dans les romans d’Agatha Christie ? Pourquoi pas une girafe dans un mirador ?
Et puis le format de la nouvelle est trop court pour cette romancière qui prend son temps. Elle s’embarrasse les pinceaux dans le tapis de son récit, finit mal, en queue de poisson, ou de girafe ce qui est pire.
On s’ennuie, on ne se fait pas prendre, on connait la fin dès le début. Tout cela manque de sel.
La nouvelle, non ce n’est pas le format de la sulfureuse Agatha.

Par contre, Dashiell est dans son élément.
Oh oui !
Cela part comme un coup de fusil dès la première nouvelle. Du punch, du rythme et une fin à la fois étonnante et virtuose.
Tous les récits, bien entendu, ne sont pas du même tonneau, mais deux ou trois m’ont vraiment bluffé.
Le style policier américain, c’est bon pour le texte court. Une évidence. Oui, mais c’est bien d’énoncer des évidences parfois.
Je vous conseille ce bouquin.
Évitez l’autre.
Mais vous reprendrez bien un petit roman policier bien cyanuré de la dame. Quand on lui laisse le temps, elle est géniale.
Pour la route…

Femmes nues dans la peinture : Tamara de Lempicka (1898-1980)

Puisque ce sont les vacances, oublions les problèmes, les haines qui se cristallisent en ce moment, et parlons de douceur, de tendresse, de sensualité. Je vous propose une promenade, un tantinet érotique avouons-le (Tiens ?) en compagnie de ces peintres (que j’aime) qui ont peint les femmes (que j’aime aussi mais c’est une autre histoire)…
Nues bien sûr. Quand on peut avoir une bonne raison pour déshabiller une femme, pourquoi s’en priver ?

Ma vie avec Annabelle

Il pleut.
Debout, appuyé le front contre la fenêtre, je regarde tomber la pluie.
Il pleut sur le lac de Corrèze, sur le lac d’Egletons.
Il pleut.
Les gouttes de pluie martèlent la surface lisse d’une vibrance de pianiste.
Solo.
Je veux entendre  le rythme de cette musique là.
J’ouvre ma fenêtre.
Le bruit de la pluie.
Tendre.
Triste.
Voluptueux comme une envie de dormir, de glisser, de ne pas se réveiller.
L’odeur de la pluie.
Amère, froide, sensuelle comme une idée d’éternité, de sol gris, de terre molle, d’effroi languide et doucereux.
La vue de la pluie.
Un brouillard infime, infini, noie les perspectives, efface les lointains en traits fins d’une souplesse serpentine.
Les arbres de l’autre bord, translucides dans ce rideau humide, s’alanguissent de brume, se voilent de douceur, s’étirent d’une langueur indicible.
Oublier.
Disparaître.
Se reposer.
Définitivement.
Oublier ce Covid, ce gouvernement, cette nouvelle idée de « Pass Sanitaire » liberticide.
Fatigué.
Vidé.
Envie de m’allonger là pour toujours.
Une boule dans la gorge, dans le ventre.
Il pleut.
Une porte s’ouvre derrière moi, deux bras m’enlacent, je me retourne.
Le sourire d’Annabelle, les yeux d’Annabelle…
La voix d’Annabelle qui me murmure à l’oreille.

‒ Aucun problème ! Nous ferons des promenades, nous verrons des paysages, nous flânerons la nuit dans des villes, des villages endormis. Nous regarderons les fenêtres éclairées, imaginerons les scènes, inventerons les personnages. Qu’avons-nous besoin de restaurants, de cafés, de cinémas ou de théâtres ? Nous créerons nos intrigues, modèlerons nos ressorts dramatiques et lorsque nous serons las, nous nous poserons sur la terrasse. Je te dirai des histoires, tu me raconteras des songes.

‒ Tu sais… Je suis un crétin. Même vacciné, je ne supporterai pas de devoir exhiber mon Pass pour entrer dans ces lieux. Je déteste obéir, me plier à la botte d’un dictateur, d’un type qui se prend pour Jupiter et méprise la démocratie comme le libre arbitre. Plutôt crever ! Je préfère m’en passer.

‒ Je sais… et je m’en fous. Je ne suis bien qu’avec toi.

Il y a des instants fabuleux dans la vie ! Je souris à mon tour. Ma boule s’éloigne. Il y a des moments ou un seul être est là et le monde entier est peuplé.
Elle m’embrasse, je l’embrasse.
Longtemps.

‒ Et si nous allions marcher sous la pluie ? dit-elle avec les yeux qui brillent de plaisir.

J’attrape le parapluie bleu à fleurs roses, nous mettons nos bottes jaunes, nos imperméables verts.
Nous sortons.
Il fait si beau quand il pleut que ce serait trop bête de ne pas en profiter.

Photo : Gina Carla

 

 

 

Ma vie avec Annabelle

Je traverse la place Plumereau, m’engage dans la rue du Change. Un coup d’œil à la boutique Vintage, une jolie robe en devanture. Je reviendrai.
Il fait beau, un peu chaud, un joli temps. Je marche dans Tours, la ville où je suis né, la ville où j’ai passé trente ans, la ville que je connais à cœur.
Pas forcément la plus belle ville du monde mais… presque.
Nous y venons régulièrement, Annabelle et moi, car il y a à Tours le meilleur coiffeur de France, pas forcément du monde mais… presque. (Laurent Voisinet, les Astuces de Laurent, 59 rue Colbert. Mais oui, un peu de pub parfois ne peut faire de mal).
Nous prenons rendez-vous chaque fois à la même heure.
Ensemble.
Chaque fois, je me fais coiffer par Laurent évidemment, et Annabelle par… Annabelle.
Et chaque fois, comme ma coupe de garçon efficace est plus rapide, il y a la question rituelle : « Combien de temps ? »
Annabelle, la coiffeuse, envisage Annabelle, la cliente, et me lance comme à l’habitude « 45 minutes, mettons une heure pour être sûr ».
Je pourrais le savoir, considérer que ce n’est pas la peine de demander, mais je m’en voudrais de déroger à la tradition.

Ensuite je pars vaquer. J’adore vaquer, repérer deux trois vitrines, entrer, envisager une volée de modèles de demi-saison pour un essayage dans la seconde partie de journée. J’aime faire les boutiques avec Annabelle, la regarder essayer vingt tenues pour en acheter une. Esthétique toujours, érotique souvent. Eh oui, je ne suis pas un homme du modèle courant, râleur dès qu’il s’agit de faire des courses comme tout mâle qui se respecte.
Vous en doutiez ?
La rue des halles agitée comme à son habitude, la rue Nationale piétonne, large, encombrée d’une multitude de promeneurs, la rue de la Scellerie plus calme, l’artère des galeries, des bouquinistes. Je longe le grand Théâtre (A Tours, tout est grand),  un monument dix neuvième trop chargé, peinturluré d’un rouge qui a passé avec le temps. Tant mieux !
Le café Molière, comme son nom l’indique, lui fait face. Un plafond peint superbe, classé monument historique, et trois femmes non moins superbes pour servir, trois patronnes, accortes et glamours.
Je m’assieds en terrasse, glaner le vent, accrocher quelques histoires.
Une, au hasard.
Une femme (toujours une femme avec moi), descend la rue sur une bicyclette de femme rose et pimpante, petit panier devant, siège enfant derrière, dans une robe de printemps tout aussi rose, tout aussi pimpante.
Elle s’arrête devant moi, pose sa machine sur le repose-vélo de métal prévu à cet effet sur le trottoir.
Et commence une manœuvre compliquée…
Un premier antivol rigide pour bloquer la roue arrière et un morceau du cadre, un second pour attacher la roue avant, un troisième, compliqué et souple, qu’elle organise  en deux arceaux successif emprisonnant les deux axes puis le guidon.
La manœuvre prend une bonne volée de minutes. Je bois une gorgée de ma bière pour l’encourager.
Quand c’est enfin terminé, je m’attends à la voir s’en aller, mais non, elle démonte encore la selle et la range dans son sac. Pas facile la ville pour les cyclopédistes. Une goutte de sueur sur son front, une autre sur le mien qui compatit.
Elle s’éloigne, jolie silhouette, jolies jambes, un long tatouage sur l’avant bras, un visage de femme noir et… rose. Son téléphone portable sonne.
Rose tout autant.

‒ … Comment, tu n’as pas pris Maëlys à la crèche, mais tu ne pouvais pas le dire avant ! Bon j’y vais…

Elle revient, démonte tout l’attirail ce qui n’est pas plus rapide, le range dans le panier en râlant, manque oublier de réinstaller la selle.
Puis s’enfuit.
Ai-je entendu un juron abominable ?
Pas facile la vie d’une mère !
Même en rose.