Rencontre

Il entre dans cette pièce qu’il ne connait pas.
De profonds canapés de cuir blanc, une desserte en bois clair, une moquette onctueuse, de longs, de fins luminaires de bakélite noire.
Il avance.
Sans bruit.
Pieds nus.
Pourquoi est-il pieds nus ?
Elle est debout devant la baie vitrée ouverte.
Contre jour.
Longue coiffure noire, longue robe souple qui lui moule les épaules, évase la taille, alanguit les fesses, étire les jambes jusqu’à deux escarpins talons d’aiguilles.
Elle fixe la cime des arbres, une virgule d’oiseau glisse sur le ciel bleu-gris.
Il s’arrête.
Elle ne bouge pas.
Une estompe de silence égrène les tempos de son cœur.
Il rêve.
Il rêve qu’elle se retournera.
Il rêve qu’elle le regardera
Il rêve…
Sans bruit.
Lentement…
Elle se retourne.
Elle le regarde.
Il prend son œil en pleine face, en pleine poitrine, en plein cœur.
Un œil magnifique, l’autre voilé, caché, de la caresse d’une vague de ses cheveux noirs.
Elle le regarde.
Sans rien dire.
Sans bouger.
Puis…
Elle sourit doucement.
Dire quelque chose…
Il doit dire quelque chose.
Cerveau vide.

‒ Bonjour.

‒ Bonjour.

Que c’est nul !

‒ Quel plaisir de vous rencontrer !

‒ Non.

‒ Non ?

‒ Vous ne m’avez pas rencontrée, je ne suis qu’une image, une amie virtuelle d’un réseau social, rien de plus.

Il se réveille en sueur le ongles accrochés aux draps.
La lumière rassurante des chiffres de son réveil indique trois heures vingt cinq du matin et huit secondes.
Il se lève d’un bond.
Allume l’ordinateur.
Il l’a rencontrée hier sur face de bouc, il peut la retrouver.
La lumière blafarde envahit la pièce.
Il se sent fébrile, presque heureux.
Presque…

Modèle : Kati Kat
Photographe Albino Fereirra

Mon tableau : La femme en bleu

Encre de chine
50 cm par 70 cm

Tableau mis en vente  encadré de noir et protégé sous verre.
Livraison faite à domicile par l’artiste.
5000 €
(frais de livraisons compris)
Pour plus de renseignements ou pour l’acheter, contactez-moi par mail
creartiss@orange.fr

Ma vie avec Annabelle

Assis sur mon fauteuil de cuir blanc préféré, je soupèse les deux invitations que j’ai sélectionnées dans le tas épais étalé sur la table du salon.
Je me tourne vers Annabelle qui relit distraitement Guerre et Paix  allongée voluptueusement dans le canapé le plus profond.

─ Alors, quelle soirée choisissons-nous ?

Elle pose le livre sur le guéridon d’ébène surmonté d’une lampe en pâte de verre que j’aime bien et me lance un regard intéressé.

─ Redis-moi les choix possibles…

─ Pour faire simple… Soit une soirée à l’ambassade de … . Tenue de soirée exigée, petits fours savoureux, repas et champagne millésimés, valses de Vienne, personnalités de très haut niveau et gratin du tout Paris.
Soit une invitation chez le Marquis avec pour thème évocateur : Maîtres et soubrettes. Tenue dix-neuvième de rigueur pour les hommes, tenue en rapport pour les femmes. Érotisme et délires garantis à tous les étages. Moins chic malgré tout, il faut bien le dire. Qu’en penses-tu ?

Elle a mis un doigt sur la bouche, songeuse…

─ Pas facile, cela demande réflexion. Ecoute, voilà ce que je te propose… On s’habille sans se consulter et soit on est d’accord et on y va, soit on n’est pas d’accord, et on va où moi j’ai décidé. Honneur aux femmes. Tu te changes et basta. OK ?

─ OK.

Nous disparaissons en riant dans nos deux salles de bain respectives.
Je mets deux secondes et demie à décider, je n’ai pas envie de devoir me changer tout à l’heure et je connais bien mon Annabelle. Puis je reviens me servir un premier whisky en attendant son retour.
Je commence à peine le troisième qu’elle sort déjà.

─ Tu es très beau en frac dix-neuvième siècle.

─ Et toi, superbement sexy et évocatrice en soubrette.

─ Attention, je te rappelle que l’on ne pouvait pas demander totalement n’importe quoi avec le personnel à l’époque.

─ Ah ! Ce n’est pas ce que l’on m’en avait dit !

─ Oups ! Ai-je bien choisi alors ?

Je souris sans répondre. Ne jamais s’aventurer sur ces terrains mouvants avec une femme.
Nous passons dans l’entrée. Je récupère mon chapeau haut de forme, l’aide à enfiler sa fourrure. Quand nous sortons Annabelle me dit dans un sourire.

‒ Ce qui serait marrant, c’est qu’on se trompe de soirée. Tu imagines si on arrivait dans cette tenue chez l’ambassadeur ?

─ Oh, ça choquerait moins qu’on ne pourrait croire. De toute façon, les deux tiers de la fête de l’ambassade seront chez le Marquis en seconde partie de soirée … Et les plus intéressants encore !

Le mot « Intéressant » a plusieurs sens.
Vous ne le saviez pas ?
Ah !

Photo : Euridice Hades

La gelée

‒ Bien, que vais-je faire maintenant ?

Un coup d’œil à droite, un coup d’œil à gauche. Il s’ennuie dans cette chambre vide qu’il ne connait pas.
Pourquoi est-il là ? Comment y-est-il venu ?
Trop de questions. Son cerveau étouffe et, comme toujours dans ces instants, il commence à lui sortir par les oreilles, à lui faire mal en coulant en gelée. Il déteste quand son cerveau fait ainsi le pitre, inventant n’importe quoi pour le rendre ridicule.
Elle doit être verte, la gelée, malsaine.
En plus !
Il cherche à se voir dans un reflet de carreau pour connaître la couleur de cette honte informe. Il n’y a qu’une grande fenêtre par où des arbres lui font de l’œil, un mur anonyme, des toits, un pigeon.
Il déteste les pigeons.
Il aurait un fusil sous la main, il le fusillerait d’une rafale. Mais bien entendu, pas de fusil. On n’a jamais ce que l’on veut quand il faut.
Cette chose molle et grasse lui coule aussi par les narines, envahit son menton.
Trouver une serviette.
Il entre dans la salle de bain. Un lavabo ébréché, un carrelage usé, sans doute un vieil hôtel de banlieue. Que fait-il là ? Il ne sait même plus quel est le nom de cette ville.
Un coup d’eau sur le visage.
Puis s’essuyer précisément. La serviette reste blanche, immaculée. Etrange.
Il ose enfin se regarder dans le miroir un peu piqué. Un jeune homme aux grands yeux bleus le fixe sans sourire. C’est vrai, il avait un nom à une époque.
Mathis.
C’est ça, Mathis, un joli prénom vraiment. Mathis Charpentier.
Il rajuste sa cravate, remet en place sa chemise. Il présente bien, il est commercial.
Que vend-il déjà ?
Ah oui des systèmes informatiques d’entreprise. Il a d’ailleurs un rendez-vous tout à l’heure. Il vérifie sur sa montre, il a encore le temps.
Il se fait un sourire encore un peu forcé. De jolies dents blanches.
Cela ira.
Il repasse dans la chambre, enfile sa veste sobre assortie à la chemise. Très bien.
Nantes, c’est Nantes. Il apprécie cette ville. Ce soir, il ira manger des fruits de mer avec son client dans ce restaurant gastronomique, un bon moment à venir. Ils parleront chasse, il est chasseur comme lui.
Un coup d’œil dehors. Le pigeon est parti. Tant mieux.
Il déteste les pigeons.
Il remet ses affaires de toilettes dans sa trousse après les avoir soigneusement essuyées. Dentifrice, brosse à dents, mousse à raser. Il referme son rasoir à manche ou perle encore une goutte de sang. Il a du se couper tout à l’heure mais il ne s’en souvient plus.
Il agence soigneusement sa petite valise de voyage, replie la chemise d’hier.
Il la ferme d’un claquement sec.
Il aime ce bruit là. Son cerveau, en même temps, se remet en place.
Tout va bien.
Avant de sortir, un dernier regard pour vérifier qu’il n’a rien oublié.
La fille est toujours là, allongée sur le lit, la gorge ouverte d’une oreille à l’autre, du sang ayant giclé jusqu’au papier peint à grosses fleurs tristes. Ces filles ne savent pas se tenir. Comment s’appelait-elle déjà ? Il n’en sait plus rien.
Il verrouille soigneusement la porte.
Puis, faisant danser la clef autour de son index, il attend l’ascenseur.

Peinture de Harry Barton (1908-2001)