Une histoire

« Invente-moi une histoire » lui dit-elle.
« Invente-moi une tenue » lui dit-il.
Alors elle se précipite, fouille dans les armoires, cherche, choisit puis abandonne, retrouve, découvre, arrange puis change, s’amuse et crée, vêtement après vêtement, un univers qui lui plaira, un univers qui lui ressemble et l’étonnera en même temps.
Et pourquoi pas du jaune, c’est gai le jaune, elle aime le jaune, ce sera du jaune.
A petits carreaux. Vichy. Comme la nappe d’une auberge sur une route de vacances, un parfum d’été.
Quelles chaussures ?
Tiens, si elle prenait celles-ci, découvertes, sensuelles.
Un peu gamines.
Et rouges, mais tendre, presque roses.
Offertes.
Une jupe ?
Non, trop ajustée.
Une robe volante, fluide comme un vent léger.
Une robe qu’on a envie d’ouvrir, de trousser, de s’y plonger comme dans un bouquet de fleurs des champs.
Et pour compléter ?
Un rouge à lèvre, très rouge, des cils noirs immenses, une paires de boucles d’oreilles assorties, deux bracelets tout simples, un jaune, un rouge.
Irréelle, printanière, aphrodisiaque.
Que pourrait-elle rajouter ?
Une fleur jaune dans les cheveux noirs, délurée, sage comme une image.
Elle s’observe dans le miroir, affute d’un trait de mascara ses yeux de star, dessine d’une arabesque un trait qui prolonge les sourcils.
Un sourire. Tout va bien.
Elle revient.
Il l’attendait sans impatience.
Il a ce regard malin qu’elle lui connait, qu’elle aime tant.
Tout de suite il commence.
« C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit… »
Elle prend la pose, ouvre des lèvres inquiètes, ferme les bras sur son corps qui tremble.
« Oh ! »
Il la regarde, s’interrompt.
« Non ! Cela ne convient pas à ta tenue voyons… »
« Tu es aussi superbe qu’évocatrice. Je reprends. Elle était venue, il n’était pas là. Il commençait de pleuvoir à gouttes délicates, une pluie légère, rafraichissante, sur la fin d’une journée de juillet étouffante. Elle enleva ses chaussures, les posa à côté d’elle, s’allongea. Elle entendit un pas traverser la terrasse, un pas venir derrière elle, un pas qui n’était pas le sien.
Elle ne se retourna pas, attendit… »

Photo : Ava Elderwood

 

Zazie dans le métro par Raymond Queneau

Alors, disons-le tout de suite : Chef d’œuvre.
Si vous ne l’avez pas lu, tentez le coup. Vous aimerez ou détesterez, il n’y a pas de demi mesure, mais vous n’en sortirez pas indemne.
Car Raymond Queneau, c’est de la littérature hors normes, du « qui déménage », du « qui décrispatouille ». Des histoires qui n’appartiennent qu’à lui, barrées, barrantes, une langue virtuose, décomplexée. Il manie les mots comme des boules de jonglage, les triture, les dépèce, en invente de nouveau, s’amuse et nous fait rire.
Parfois jaune…
Quand on ne comprend pas tout car on ne comprend pas toujours tout, on se regarde dans la glace, on se traite d’imbécile et puis on aperçoit le sourire en coin de l’écrivain qui se marre, qui se marre…
Ah ! Ah ! Ah !
Il nous a bien eu !

Alors…
Lisez « Exercices de Style », célèbre et adoré d’Annabelle.
Lisez « Mon ami Pierrot », plus tendre.
Et Lisez « Zazie dans le métro ». Une farce décapante, des personnages ambigus, pervers, perdus dans un Paris qu’il ne reconnaissent pas.
Rigolez du premier mot du roman, comme je l’ai fait quand j’avais quinze ans, à le répéter partout, en toutes circonstances, en toutes conventions guindées, et il y en a beaucoup…
« Doukipudonktan ! »
Ou comme dit le perroquet Laverdure un peu plus loin (Là aussi, j’ai beaucoup usé et abusé de l’expression)…
« Tu causes, tu causes, c’est tout ce que tu sais faire ! »
J’en resterai donc là.
Les perroquets auront toujours le dernier mot, c’est bien connu.