Venise

Annabelle voulait aller à Venise…
Je lui ai dit : « T’as vu ces masques, ces clowns, c’est le Carnaval tous les jours ici, et avec cette pluie, les inondations, Venise c’est n’importe où, c’est chez n’importe qui, c’est chez nous.
Alors on est resté à la maison.
Et, franchement, je n’ai pas regretté.

Ma vie avec Annabelle

– Et c’est quoi, une bonne journée ? Me demande Annabelle.
– Une bonne journée, c’est quand j’ai réussi à gribouiller un dessin pas trop mal, à grafouiller un texte pas trop pourri, et puis, en levant le nez, à t’apercevoir allongée sur ce canapé…
Photo : Heather Valentine

Ma vie avec Annabelle

Il pleut.
Debout, appuyé le front contre la fenêtre, je regarde tomber la pluie.
Il pleut sur le lac de Corrèze, sur le lac d’Egletons.
Il pleut.
Les gouttes de pluie martèlent la surface lisse d’une vibrance de pianiste.
Solo.
Je veux entendre  le rythme de cette musique là.
J’ouvre ma fenêtre.
Le bruit de la pluie.
Tendre.
Triste.
Voluptueux comme une envie de dormir, de glisser, de ne pas se réveiller.
L’odeur de la pluie.
Amère, froide, sensuelle comme une idée d’éternité, de sol gris, de terre molle, d’effroi languide et doucereux.
La vue de la pluie.
Un brouillard infime, infini, noie les perspectives, efface les lointains en traits fins d’une souplesse serpentine.
Les arbres de l’autre bord, translucides dans ce rideau humide, s’alanguissent de brume, se voilent de douceur, s’étirent d’une langueur indicible.
Oublier.
Disparaître.
Se reposer.
Définitivement.
Oublier ce Covid, ce gouvernement, cette nouvelle idée de « Pass Sanitaire » liberticide.
Fatigué.
Vidé.
Envie de m’allonger là pour toujours.
Une boule dans la gorge, dans le ventre.
Il pleut.
Une porte s’ouvre derrière moi, deux bras m’enlacent, je me retourne.
Le sourire d’Annabelle, les yeux d’Annabelle…
La voix d’Annabelle qui me murmure à l’oreille.

‒ Aucun problème ! Nous ferons des promenades, nous verrons des paysages, nous flânerons la nuit dans des villes, des villages endormis. Nous regarderons les fenêtres éclairées, imaginerons les scènes, inventerons les personnages. Qu’avons-nous besoin de restaurants, de cafés, de cinémas ou de théâtres ? Nous créerons nos intrigues, modèlerons nos ressorts dramatiques et lorsque nous serons las, nous nous poserons sur la terrasse. Je te dirai des histoires, tu me raconteras des songes.

‒ Tu sais… Je suis un crétin. Même vacciné, je ne supporterai pas de devoir exhiber mon Pass pour entrer dans ces lieux. Je déteste obéir, me plier à la botte d’un dictateur, d’un type qui se prend pour Jupiter et méprise la démocratie comme le libre arbitre. Plutôt crever ! Je préfère m’en passer.

‒ Je sais… et je m’en fous. Je ne suis bien qu’avec toi.

Il y a des instants fabuleux dans la vie ! Je souris à mon tour. Ma boule s’éloigne. Il y a des moments ou un seul être est là et le monde entier est peuplé.
Elle m’embrasse, je l’embrasse.
Longtemps.

‒ Et si nous allions marcher sous la pluie ? dit-elle avec les yeux qui brillent de plaisir.

J’attrape le parapluie bleu à fleurs roses, nous mettons nos bottes jaunes, nos imperméables verts.
Nous sortons.
Il fait si beau quand il pleut que ce serait trop bête de ne pas en profiter.

Photo : Gina Carla

 

 

 

Ma vie avec Annabelle

Je traverse la place Plumereau, m’engage dans la rue du Change. Un coup d’œil à la boutique Vintage, une jolie robe en devanture. Je reviendrai.
Il fait beau, un peu chaud, un joli temps. Je marche dans Tours, la ville où je suis né, la ville où j’ai passé trente ans, la ville que je connais à cœur.
Pas forcément la plus belle ville du monde mais… presque.
Nous y venons régulièrement, Annabelle et moi, car il y a à Tours le meilleur coiffeur de France, pas forcément du monde mais… presque. (Laurent Voisinet, les Astuces de Laurent, 59 rue Colbert. Mais oui, un peu de pub parfois ne peut faire de mal).
Nous prenons rendez-vous chaque fois à la même heure.
Ensemble.
Chaque fois, je me fais coiffer par Laurent évidemment, et Annabelle par… Annabelle.
Et chaque fois, comme ma coupe de garçon efficace est plus rapide, il y a la question rituelle : « Combien de temps ? »
Annabelle, la coiffeuse, envisage Annabelle, la cliente, et me lance comme à l’habitude « 45 minutes, mettons une heure pour être sûr ».
Je pourrais le savoir, considérer que ce n’est pas la peine de demander, mais je m’en voudrais de déroger à la tradition.

Ensuite je pars vaquer. J’adore vaquer, repérer deux trois vitrines, entrer, envisager une volée de modèles de demi-saison pour un essayage dans la seconde partie de journée. J’aime faire les boutiques avec Annabelle, la regarder essayer vingt tenues pour en acheter une. Esthétique toujours, érotique souvent. Eh oui, je ne suis pas un homme du modèle courant, râleur dès qu’il s’agit de faire des courses comme tout mâle qui se respecte.
Vous en doutiez ?
La rue des halles agitée comme à son habitude, la rue Nationale piétonne, large, encombrée d’une multitude de promeneurs, la rue de la Scellerie plus calme, l’artère des galeries, des bouquinistes. Je longe le grand Théâtre (A Tours, tout est grand),  un monument dix neuvième trop chargé, peinturluré d’un rouge qui a passé avec le temps. Tant mieux !
Le café Molière, comme son nom l’indique, lui fait face. Un plafond peint superbe, classé monument historique, et trois femmes non moins superbes pour servir, trois patronnes, accortes et glamours.
Je m’assieds en terrasse, glaner le vent, accrocher quelques histoires.
Une, au hasard.
Une femme (toujours une femme avec moi), descend la rue sur une bicyclette de femme rose et pimpante, petit panier devant, siège enfant derrière, dans une robe de printemps tout aussi rose, tout aussi pimpante.
Elle s’arrête devant moi, pose sa machine sur le repose-vélo de métal prévu à cet effet sur le trottoir.
Et commence une manœuvre compliquée…
Un premier antivol rigide pour bloquer la roue arrière et un morceau du cadre, un second pour attacher la roue avant, un troisième, compliqué et souple, qu’elle organise  en deux arceaux successif emprisonnant les deux axes puis le guidon.
La manœuvre prend une bonne volée de minutes. Je bois une gorgée de ma bière pour l’encourager.
Quand c’est enfin terminé, je m’attends à la voir s’en aller, mais non, elle démonte encore la selle et la range dans son sac. Pas facile la ville pour les cyclopédistes. Une goutte de sueur sur son front, une autre sur le mien qui compatit.
Elle s’éloigne, jolie silhouette, jolies jambes, un long tatouage sur l’avant bras, un visage de femme noir et… rose. Son téléphone portable sonne.
Rose tout autant.

‒ … Comment, tu n’as pas pris Maëlys à la crèche, mais tu ne pouvais pas le dire avant ! Bon j’y vais…

Elle revient, démonte tout l’attirail ce qui n’est pas plus rapide, le range dans le panier en râlant, manque oublier de réinstaller la selle.
Puis s’enfuit.
Ai-je entendu un juron abominable ?
Pas facile la vie d’une mère !
Même en rose.

Ma vie avec Annabelle

Assis sur mon fauteuil de cuir blanc préféré, je soupèse les deux invitations que j’ai sélectionnées dans le tas épais étalé sur la table du salon.
Je me tourne vers Annabelle qui relit distraitement Guerre et Paix  allongée voluptueusement dans le canapé le plus profond.

─ Alors, quelle soirée choisissons-nous ?

Elle pose le livre sur le guéridon d’ébène surmonté d’une lampe en pâte de verre que j’aime bien et me lance un regard intéressé.

─ Redis-moi les choix possibles…

─ Pour faire simple… Soit une soirée à l’ambassade de … . Tenue de soirée exigée, petits fours savoureux, repas et champagne millésimés, valses de Vienne, personnalités de très haut niveau et gratin du tout Paris.
Soit une invitation chez le Marquis avec pour thème évocateur : Maîtres et soubrettes. Tenue dix-neuvième de rigueur pour les hommes, tenue en rapport pour les femmes. Érotisme et délires garantis à tous les étages. Moins chic malgré tout, il faut bien le dire. Qu’en penses-tu ?

Elle a mis un doigt sur la bouche, songeuse…

─ Pas facile, cela demande réflexion. Ecoute, voilà ce que je te propose… On s’habille sans se consulter et soit on est d’accord et on y va, soit on n’est pas d’accord, et on va où moi j’ai décidé. Honneur aux femmes. Tu te changes et basta. OK ?

─ OK.

Nous disparaissons en riant dans nos deux salles de bain respectives.
Je mets deux secondes et demie à décider, je n’ai pas envie de devoir me changer tout à l’heure et je connais bien mon Annabelle. Puis je reviens me servir un premier whisky en attendant son retour.
Je commence à peine le troisième qu’elle sort déjà.

─ Tu es très beau en frac dix-neuvième siècle.

─ Et toi, superbement sexy et évocatrice en soubrette.

─ Attention, je te rappelle que l’on ne pouvait pas demander totalement n’importe quoi avec le personnel à l’époque.

─ Ah ! Ce n’est pas ce que l’on m’en avait dit !

─ Oups ! Ai-je bien choisi alors ?

Je souris sans répondre. Ne jamais s’aventurer sur ces terrains mouvants avec une femme.
Nous passons dans l’entrée. Je récupère mon chapeau haut de forme, l’aide à enfiler sa fourrure. Quand nous sortons Annabelle me dit dans un sourire.

‒ Ce qui serait marrant, c’est qu’on se trompe de soirée. Tu imagines si on arrivait dans cette tenue chez l’ambassadeur ?

─ Oh, ça choquerait moins qu’on ne pourrait croire. De toute façon, les deux tiers de la fête de l’ambassade seront chez le Marquis en seconde partie de soirée … Et les plus intéressants encore !

Le mot « Intéressant » a plusieurs sens.
Vous ne le saviez pas ?
Ah !

Photo : Euridice Hades

Ma vie avec Annabelle

Je me lève. Cet ordinateur ne fait décidément pas ce que je veux.
Le chien !
Je traîne un peu dans la pièce, récupère mon thé qui refroidissait sur un guéridon, m’approche de la fenêtre, jette un œil dans la rue.
Un coin de ciel se dévoile pour un rayon de soleil après l’orage. Une nuée de passants tourne le coin, envahit le trottoir d’en face, s’attarde devant le menu du restaurant chinois dans un brouillard d’exclamations, puis se délite au long du boulevard. Une femme, souriante, sort de chez le coiffeur, se retourne pour dire quelques mots à la shampouineuse, puis part à longues enjambées de nylon noir.
Je n’ai envie de rien, un goût acre dans la bouche, le cerveau marmelade.
Il y a des jours comme ça.
Je me retourne, croise le regard d’Annabelle. Elle ne dit rien, sachant par expérience que lorsque je suis dans cette disposition d’esprit, la moindre parole me crispe. Ceci dit, même sans rien dire, son petit sourire en coin m’énerve.

─ Quoi ?

─ C’est arrivé à d’autres et même parfois à des grands de ne pas être en train. Tiens, Goscinny par exemple, qui râlait comme un putois chaque fois qu’il devait créer un nouveau scénario, qui disait qu’il était nul, qu’il n’avait plus aucune idée, et puis dix minutes plus tard sa femme entendait la machine à écrire qui cliquetait. C’était parti.

Elle a raison. Mais je ne peux l’entendre à cet instant. J’ai trop l’impression d’être une bouteille vide, une plaine déserte, un arbre sans feuilles, un coléoptère sans élytres.
Je me vautre dans le fauteuil le plus profond.

─ Veux-tu que nous sortions faire un tour, ça te changerait les idées. Il y a une exposition sympa au Grand Palais.

─ Je n’ai pas envie de changer d’idées. Pour l’instant, je n’en ai pas, d’idées…

─ Tu veux que je t’en donne, moi, des idées ?

Je connais cette voix rauque. Voilà bien les femmes ! Nous sommes là, désespérés, à leur parler de nos problèmes existentiels d’autant plus importants qu’ils nous concernent personnellement, et que font-elles ? Soit elles ignorent, soit elles détournent la conversation.
Annabelle sort voluptueusement de son canapé, fait trois pas vers moi. J’ai l’impression que tout son corps ondule. Comment fait-elle ça ?
Elle s’approche, pose ses bras de chaque côté de mon visage.

─ Un petit strip-tease, Monsieur ?

Je ne dis pas non.
Je ne sais pas si la femme est l’avenir de l’homme, mais rien de tel qu’une Annabelle pour te donner des idées.

Photo : Dita von Tease

Ma vie avec Annabelle

Elle me crispe, il faut bien l’avouer !
En cet instant.
Et pourtant, elle ne fait rien, rien de plus en tout cas que ce que je lui ai demandé.
Assise, mi-allongée, sur le lit dans notre chambre, Annabelle lit ma dernière nouvelle à peine terminée d’écriture. Elle a posé sans y penser un doigt sur ses lèvres dans une moue boudeuse de petite fille aussi craquante qu’il est possible. Elle porte une chemise de nuit transparente que j’adore, les chaussures découvertes à hauts talons que je viens de lui offrir.
Fabuleuse.
Absorbée.
D’énervement, je marche jusqu’à la fenêtre, jette un œil dans la rue. Il pleut.
Normal. Tout va mal !
Car je la connais.
Rien qu’à l’expression de son visage, à sa façon de se tenir, à une certaine raideur dans la main qui tient le feuillet, je le sais : Elle n’aime pas.µ
Gargl !
Trois jours à construire ce texte, à le remanier, à tenter de faire tenir debout mes personnages autour d’une bonne idée… je le croyais en tout cas.
Et voilà qu’elle n’aime pas !
Si ma première lectrice, celle qui compte le plus, celle pour laquelle, quoi que l’on en pense, j’écris avant tout, si cette muse n’apprécie pas, que fais-je ?
Je jette le texte au panier d’abord.
Puis je me suicide ensuite, de la façon la plus épouvantable évidemment.
Et l’on ose dire après cela que je suis un caractériel ?
N’importe quoi !
C’est juste la fin du monde, un point c’est tout.
J’ai cassé, sans m’en rendre compte, un crayon que j’agrippais entre mes doigts gourds. Un type passe en courant sur le trottoir le sac sur la tête pour se protéger de la pluie dans un geste très cinématographique et totalement ridicule.
Bien fait !
Annabelle pose les six feuilles sur la couverture blanche, je suis comme celle-ci, livide.
Elle attrape un coussin, le serre contre elle, me regarde, me sourit… puis regarde le bout de son pied.
Aïe !

– L’idée n’est pas mal, franchement, mais ça ne colle pas.

ARGLLLGARGLAOUB ! Je le savais.

– Ton scientifique ne tient pas debout. Tu ne t’es pas assez renseigné sur le sujet. Il donne une impression de carton pâte pas réaliste du tout. Bosse un peu, compulse sur Internet. Un type de ce niveau ne réagirait pas comme ça.
Je suis blême, mon pouls bat à trois cent cinquante pulsations par microseconde, il n’y a plus une goutte de sang dans mes veines et mon crâne va exploser.
Tout va donc très bien !
Je gargouille.

– Ah !

Elle rit.

– Mais ce n’est pas grave. Si tu la remanies un rien, ça peut fonctionner. Juste un petit détail supplémentaire, c’est quoi ce cadeau bizarre qu’il lui offre à la fin ?

– Un miroir. Il a transformé la porte en miroir.

Elle se penche, relit le morceau incriminé, relève le nez, dubitative.

– C’est n’importe quoi, ça ne va pas du tout, on ne comprend pas où il voit les étoiles et pourquoi le jeune type lui a offert ce cadeau.

Je grogne.

– Les étoiles se reflètent dans le miroir, et c’est pour mettre un peu de suspens, pour que l’on croit qu’il lui a offert la porte.

– Ça ne marche pas. A retravailler aussi.

Elle s’allonge, me tend les bras.

– Tu viens ?

– Deux minutes.

Je sors rapidement dans le couloir, choisis un beau coin de mur bien compact, lui envoie une tripoté de coups de pied en me faisant un mal de chien, puis reviens en boitant bas.
Elle me regarde avec une pointe de malice au coin de l’œil… qu’elle a joli.

– Allez, ce n’est pas si grave, tu vas me repenser cela tout simplement et ce sera génial.

Je m’allonge à côté d’elle. Un condamné a bien le droit à sa dernière cigarette… et comme je ne fume pas.
Elle me glisse à l’oreille.

– Tu ne t’es pas fait trop mal ?

Je pleurniche.

– Si.

Elle me caresse le cou, me serre dans ses bras et… l’idée explose dans mon cerveau. Elle a raison, c’est nul, je sais comment je vais réécrire cette nouvelle.
Allez, c’est bon, je ne me suiciderai pas cette fois encore.
Heureusement que j’ai un bon caractère.
Et que je sais accepter la critique.

Photo : Madame Rêve

Ma vie avec Annabelle

Argenton sur  Creuse, midi treize, ma brasserie préférée, le « café-hôtel de la place », bondée comme chaque jour à cette heure. Ce ne sont que rires qui s’échauffent, exclamations à la cantonade, discussions bruyantes, tintement des assiettes, des verres. Les deux serveuses se glissent souplement entre les convives déjà attablés, les bras chargés, guettant d’un œil les nouveaux arrivants, repérant le plat qui traîne, la commande qu’on néglige, le client qui s’impatiente. Efficaces, souriantes.
Le métier.
Je suis assis devant ma Grim rouge à une place que j’aime bien, appréciant ce brouhaha joyeux, captant des répliques, des attitudes, que j’utiliserai ici ou là dans mes écrits. Face à moi, le comptoir où j’admire en connaisseur la maestria de la patronne gérant tout à la fois les demandes qui affluent, les personnes qu’il faut rediriger, et les cinq piliers de bar qui s’envoient leur troisième apéro dans des interjections tonitruantes.
Ambiance.
Brutalement les cinq bouches restent ouvertes bloquées de son, la patronne stoppe son mouvement vers la machine à café… puis le reprend. Une nappe de silence envahit la salle par ondes successives jusqu’à la dernière personne dont le rire sonne comme un clairon isolé. Emportée par la vague, la seconde salle se tait à son tour, sans savoir, sans comprendre.
Plus rien ne bouge.
J’ai compris.
Je me tourne.
Annabelle est dans l’entrée, gainée d’une fluide robe noire qui s’ouvre jusqu’à l’orée de ses seins, descend souplement pour s’interrompre à mi-cuisses dévoilant de longue jambes sombres, que je devine à coutures, sur de fines chaussures Louboutin haut perchées. Un boa de faux renard sur l’épaule, un fume cigarette dans la main gauche, complètent l’image d’une diva surgie d’un film américain des années cinquante.
Elle m’aperçoit, me fait signe, traverse à pas de souris le public qui peu à peu revient à la vie.
Elle s’assied dans un geste joliment travaillé, pose son regard sur moi, écarte les bras, très Harry rencontre Sally.

─ Quoi ?

─ Je t’avais dit : une tenue naturelle.

─ C’est une tenue naturelle… pour moi.

Allez répondre.

Photo : Idda van Munster

Ma vie avec Annabelle

Pensif, réfléchissant à mon roman en cours, je griffonne sur mon bloc à dessin.
Mes personnages se promènent actuellement à Chambord. Chapitre 3. Le tempo s’accélère.
Bien !
Bon rythme.
Il faut que je reprenne une ou deux choses dans le début du roman, quelques détails à revoir, entre autres sur l’apparence de mon héroïne.
Normal.
C’est comme ça que j’écris, me promenant avec mes personnages, suivant le fil de l’histoire que je leur propose; mais les laissant s’adapter, vivre, réagir, et me proposer des variations que je n’aurais pas imaginées au départ.
Soudain, je regarde le dessin que j’ai grabouillé sans y penser.
Je pousse un soupir d’étonnement, si marqué, qu’Annabelle, qui admirait par la fenêtre la mer couleur d’ardoise, se retourne.
– Quoi ?
– T’as vu ? C’est moi qui ai dessiné ça ?
Elle s’approche, amusée. Ce n’est pas la première fois.
– Il me semble oui. Joli !
Une jeune femme, posée sur mon bloc, épaules nues dans un tissu souple, cheveux lui cachant l’un des yeux, semble rêver à des étoiles.
On croirait qu’elle va bouger.
Enfin presque.
Annabelle me regarde en souriant.
– Tu le gardes celui-là. Je t’interdis de le jeter.
Je n’y crois toujours pas. C’est ma main qui a fait ça. Quel bonheur de vieillir parfois !
Annabelle lance avant que j’ai le temps de me ressaisir.
– Et si on se prenait un thé pour fêter ça ! C’est l’heure du thé, non ?
Je regarde Annabelle… à peu près nue.
– C’est une tenue pour prendre le thé, ça ?
– Quoi ? Qu’est-ce qu’elle a ma tenue ? Il faut bien que je t’inspire et puis, oui, c’est une tenue pour prendre le thé… et pour d’autres choses aussi si l’on sait être créatif. Et te connaissant…
Il y a des invitations qui ne se refusent pas.
Qu’on apprécie le thé…
Ou pas.

 

Photo : Mireille Darc (Bien sûr)

Ma vie avec Annabelle

Assis dans le salon face à mon ordinateur, je me promène à Blois, à Chambord pour être exact.
On sait vivre.
Mes deux personnages, Sandra et Paul, entament leur chapitre trois avec une promenade, assez tumultueuse je dois l’avouer, dans le parc de ce château que je préfère aux autres.
Eddie Higgins et son trio m’accompagnent d’un jazz-balade. Soudain, une improvisation sur les demoiselles de Rochefort.
Plaisir
Il fait bon. La cheminée diffuse une chaleur douce, craquante. Sur le carreau de la baie vitrée ouvrant sur l’océan, le vent balance des bourrasques de pluie froide ajoutant une sensation de confort supplémentaire à la tiédeur de la pièce.
Nous sommes à Royan depuis deux semaines. J’apprécie cette ville silencieuse et déserte, le long rideau d’asphalte sans voitures bordant la plage sans baigneurs, les restaurants sans convives, les boutiques closes, les immeubles aux fenêtres noires, les villas aux volets fermés, les rares passants frileux, marchant vite, accompagnés du chien échevelé et gai.
J’aime la mer en hiver.
Un endroit idéal pour inventer mes histoires.
J’attrape mon verre de Cognac (on n’en est pas loin), boit une gorgée.
– Alors ? Comment trouves-tu mon nouvel ensemble ?
Tiens ?
Je relève le nez, le verre toujours à la main.
Je manque le laisser tomber.
Annabelle a abandonné son roman policier pour aller revêtir, sans que je le remarque, un corset rouge que nous avons acheté il y a deux jours. Il s’assortit d’un charmant string, d’une paire de jarretelles à nœuds coquins…
Un délice.
Judicieux achat !
– J’adore.
Mutine, Annabelle passe sa main le long de la taille puis descend sur les bas.
– Tu ne trouves pas qu’il serait un peu…
Je pose  mon cognac, me lève, traverse la pièce.
– Non, je ne trouve rien si ce n’est qu’il est fabuleux. Et, en cette période de tristesse généralisée, on a besoin de choses fabuleuses pour continuer à jouir de la vie.
Et nous savons faire ça, Annabelle comme moi.
Sans nous vanter.
Alors Sandra et Paul attendront. Ils ne sont pas si mal dans leur parc, il y a des animaux à regarder, il fait beau, un chouette château.
Pour ma part, j’ai deux trois choses plus importantes à faire.
Car il y a des priorités dans la vie.
Quand on a un vrai sens des valeurs…
Ce qui est mon cas bien entendu.
Pas vous ?

Photo : Line Colibri (Un grand merci pour son autorisation)