Elle rêvait

Il entra sans bruit dans la pièce.
Elle rêvait.
Que pouvait-elle rêver en cet instant ?
A des fleurs, des oiseaux, un souffle de vent dans les branches, un paysage, une mer, le lent ballotement des vagues sur une grève de sable fin.
Où se trouvait-elle ?
Volait-elle au dessus d’une ville, par delà un désert ? Marchait-elle sur un chemin dans les collines ou dans les bois ?
Peut-être se baignait-elle ?
Il l’imaginait, flottant doucement sur une rivière transparente, le bras alangui, comme là, sur ce lit, les yeux clos, l’eau filant entre ses doigts, le long de sa nuque.
Elle souriait à peine comme une ombre sur son visage, sur sa bouche.
Qui pouvait-elle être ?
Peut-être une chatte, féline, tigresse, tendre et griffeuse  comme elle savait le devenir, comme il aimait qu’elle soit.
Où un animal fin et gracieux, licorne ou biche, dansante et vive, filant au dessus des buissons.
Elle rêvait.
Elle avait mis, pour lui plaire, ce caraco noir qu’il lui avait offert.
Rien d’autre.
Nue.
Elle voulait l’attendre, voilà qu’elle s’était endormie, les draps froissés, les yeux fermés, la bouche offerte.
Et voilà qu’il la regardait, rêvant de ses rêves, cherchant à la suivre dans son voyage imaginaire.
Elle s’étira dans un mouvement sensuel,  lent, de chatte tigresse.
Le regarda à son tour.
Il resta un moment à l’admirer puis sourit.
‒ A quoi rêvais-tu ? dit-elle

La piscine

Louis sort de l’ombre rassurante des cabines pour s’éblouir de soleil au bord de la piscine pleine de monde. Mal à l’aise dans ce slip de bain collant sur les fesses mais flottant sur les cuisses trop fluettes, dans ce corps maigre, cette poitrine un peu creuse, ces bras, ces jambes, longs, aussi fins que des baguettes de tambour. Cheveux roux ébouriffés, taches de rousseur.
Seize ans, l’envie d’être ailleurs, n’importe où.
Il pose sa serviette le long du mur, fait deux pas, s’assied sur le rebord bleuté, glisse les pieds dans l’eau, les épaules rentrées, ne regardant rien ni personne.
Le brouhaha qui l’entoure pourrait lui faire une coquille rassurante où il aimerait disparaître.
Mais non.
Il les a aperçus du coin de l’œil. Il sait que, de l’autre bout du bassin, ils l’ont repéré.
Boris l’intellectuel, Hugo le costaud, Dylan le rigolard, tous les autres plus deux trois filles allongées sur des draps de bain. La bande de la piscine, du bahut, de la rue. On en fait partie ou l’on en est exclu. Elle fait sa loi, nul ne peut l’ignorer, lui, en est le bouc-émissaire.
Trois ans que ça dure.
Il aurait aimé rester chez lui, dans sa chambre protégée, mais sa mère ne l’entendait pas de cette oreille.
‒ Va à la piscine. Du soleil, l’eau, les copains, ça te fera du bien.
Tu parles.
Il courbe un peu plus le dos. Voilà Boris qui se lève, lance une phrase qu’il ne comprend pas aux voisins qui se lèvent aussi, les épaules carrées du gros mastard, le front débile du plaisantin. Ils commencent à faire le tour.
Il frémit.
Un mouvement, une silhouette vient de se glisser à son côté.
Il tourne la tête, étonné.
Deux jambes superbes, rondes et galbées, un maillot deux pièces blanc cassé attaché de liens coquins à pois noirs, un ventre plat, bronzé, un cou parfait, une bouche rouge, deux yeux rieurs et tendres.
Il la connaît pour l’avoir remarquée souvent, détaillée sans cesse, l’une des plus belles femmes de l’endroit, pas une fille, une vraie femme qui a au moins la trentaine, une assurance, qui sait l’effet qu’elle produit chez les hommes et en sourit.
Il n’en revient pas de la voir là. Son cœur bat à gros bouillons.
‒ Comment tu t’appelles ?
‒ L… Lou… Louis.
‒ Je te propose un marché, Louis. Tu deviens mon partenaire de piscine à l’avenir, tu évites ainsi que tous ces gros laids m’embêtent et en échange, eh bien…
Elle se penche, l’enlace, l’embrasse sur la bouche longuement.
Comme dans les films.
Si la batteuse qui lui sert de cœur n’explose pas, c’est qu’il a seize ans.
Elle rit. Il voit ses yeux à deux centimètres de son visage. Il voudrait…
Elle recommence.
Est-ce une impression où le vacarme de la piscine s’est soudain arrêté ?
Lorsqu’il ressort de cette plongée en apnée, il découvre la bande, arrêtée à mi-distance, Boris la face d’un poisson mort, les autres tétanisés.
Et c’est lui brutalement, qui sourit, les regarde en pleine face, et Boris… baisse les yeux.
‒ Tu viens ?
Dans une éclaboussure, elle plonge, parfaite, belle comme une ondine. Il se précipite à son tour, sans soucis des « on-dit », sans honte de son corps qui ne demande plus qu’à se muscler.
Arrivés à l’autre bord, tous les deux ensemble, ils s’embrassent encore.
Le brouhaha ne s’interrompt plus, les autres se sont remis à leur place, le monde a changé d’un coup.
Louis se sent bien.

Photo : Isabelle Sweetginger

Elégance

Miraculeuse et sensuelle, elle entra dans la pièce.
De tulle, de transparences, d’ombres et de souhaits vêtue, dévêtue.
Longues jambes de soie, escarpins de satin, caraco de dentelles, gants immenses et fins, elle avait tout fait pour lui plaire.

Interloqué, choqué, il baissa le nez, haussa le ton.

– Tu ne vas pas sortir comme ça ?

Elle le détailla du regard comme on envisage une larve, un insecte, une mouche qui bourdonne dans votre verre de bière.
Si intensément qu’il en eut froid dans les nerfs.

– Mais si Mon Cher, je vais sortir « comme ça », mais sans dessous du coup… et sans vous.

Sur ces mots, elle les enleva, les lui jeta, sortit, claqua la porte.
Définitivement.
Le laissant crétin, une culotte sur le nez, un soutien-gorge sur les pieds.
Brodés.

Photo : Dita Von Teese

Descendre un escalier

A Paris.
Descendre un escalier.
Regarder la seine qui est si grise, les péniches qui sont si longues, le ciel qui n’est pas si bleu, les arbre, les passants qui passent sans vous regarder.
Admirer les femmes qui sont si belles.
Et puis croiser une femme qui remonte pendant que vous descendez.
S’arrêter.
Faire demi-tour, ré-escalader quatre à quatre, l’air de rien.
En arrivant sur le quai, essoufflé, la découvrir dans les bras bêtes et musclés d’un bellâtre plus beau que vous.
Râler.
Se dire : Mais qu’est-ce que je fais là ?
Se demander : Mais où j’allais déjà ?
Et redescendre…
Un escalier.
A Paris.

Photo : Madame Rêve

Ça, c’est Paris !

Grégory sort du métro comme d’une bouche à feu. Il fait chaud dehors mais cela n’a rien à voir, là dedans, c’est l’enfer. Il vient de passer vingt-cinq minutes éprouvantes dans un lieu moite, sale, constellé de papiers, de canettes, de tags et d’affiches déchirées. Cinq mendiants plus hirsutes et puants les uns que les autres pour dix mètres de couloirs, trois chanteurs agressifs pour huit stations dans une rame hurlante de fer martyrisé, fenêtres ouvertes sur un tunnel de béton sauvage qui défile dans une nuit de rats.
Et puis cette foule, ces gens sur le quai, agglutinés, ce compartiment boîte de sardines dans l’odeur de sueur, de parfums lourds et de crasse mélés.
Il vient d’un petit village de Corrèze, la grande ville l’a attiré comme une phalène la lumière.
Il sent déjà de ce premier contact ses ailes qui grésillent, son moral qui tombe.
C’est donc cela, les Champs Elysées ?
Il fait quelques pas sous les arbres, désolé de ce parvis vaste et anonyme, cherche l’arc de triomphe, ne le trouve pas. Un homme pressé le bouscule sans s’excuser.
Encore du monde.
Un flot descendant, un flot montant. Le large trottoir est comme une rivière de visages, de mains, de jambes ciseaux, de passants qui marchent vite, se croisent, ne se regardent même pas.
Une envie le prend de foncer vers la gare, reprendre un train, revenir dans sa campagne avec le chant des oiseaux, le flux du vent dans les pins, le soir qui tombe sur les collines.
Mais non. Il ne va pas abandonner maintenant !
Il avance d’un pas décidé, la tête en avant comme un boxeur, sort de sous l’ombre des platanes…
Instantané !
Elles sont six.
Deux femmes panthères, deux en tenues multicolores, une cinquième épaules nues sur un corsage souple, la dernière gainée d’une combinaison rouge, large ceinture noire, décolleté affolant.
Elles sont six.
Semblant sortir d’un magazine de mode, souriantes, talons hauts, silhouettes de stars, longs cheveux en crinière de fauve.
Elles le croisent, lui lancent un « Bonjour » radieux.
Il se retourne, elles sont toujours là, ce n’est donc pas un rêve.
La plus belle, la brune, lui envoie un clin-d’œil amusé.
Il n’a remarqué ni les trois photographes, ni les sacs « Régina » qu’elles arborent ostensiblement.
Il n’a rien vu d’autre qu’elles.
Il reste planté, sans bouger, longtemps après qu’elles aient disparu sous les frondaisons.
Une passante énervée le bouscule sans s’excuser.
Alors Grégory commence à remonter la plus belle avenue du monde en esquissant un pas de danse, un air joyeux dans la tête.
Là-haut, dans le soir qui vient, l’arc de triomphe lui fait de l’œil, lui aussi.
Ça, c’est Paris !

Photo : Liborio Cavallero