Rencontre

Il entre dans cette pièce qu’il ne connait pas.
De profonds canapés de cuir blanc, une desserte en bois clair, une moquette onctueuse, de longs, de fins luminaires de bakélite noire.
Il avance.
Sans bruit.
Pieds nus.
Pourquoi est-il pieds nus ?
Elle est debout devant la baie vitrée ouverte.
Contre jour.
Longue coiffure noire, longue robe souple qui lui moule les épaules, évase la taille, alanguit les fesses, étire les jambes jusqu’à deux escarpins talons d’aiguilles.
Elle fixe la cime des arbres, une virgule d’oiseau glisse sur le ciel bleu-gris.
Il s’arrête.
Elle ne bouge pas.
Une estompe de silence égrène les tempos de son cœur.
Il rêve.
Il rêve qu’elle se retournera.
Il rêve qu’elle le regardera
Il rêve…
Sans bruit.
Lentement…
Elle se retourne.
Elle le regarde.
Il prend son œil en pleine face, en pleine poitrine, en plein cœur.
Un œil magnifique, l’autre voilé, caché, de la caresse d’une vague de ses cheveux noirs.
Elle le regarde.
Sans rien dire.
Sans bouger.
Puis…
Elle sourit doucement.
Dire quelque chose…
Il doit dire quelque chose.
Cerveau vide.

‒ Bonjour.

‒ Bonjour.

Que c’est nul !

‒ Quel plaisir de vous rencontrer !

‒ Non.

‒ Non ?

‒ Vous ne m’avez pas rencontrée, je ne suis qu’une image, une amie virtuelle d’un réseau social, rien de plus.

Il se réveille en sueur le ongles accrochés aux draps.
La lumière rassurante des chiffres de son réveil indique trois heures vingt cinq du matin et huit secondes.
Il se lève d’un bond.
Allume l’ordinateur.
Il l’a rencontrée hier sur face de bouc, il peut la retrouver.
La lumière blafarde envahit la pièce.
Il se sent fébrile, presque heureux.
Presque…

Modèle : Kati Kat
Photographe Albino Fereirra

La gelée

‒ Bien, que vais-je faire maintenant ?

Un coup d’œil à droite, un coup d’œil à gauche. Il s’ennuie dans cette chambre vide qu’il ne connait pas.
Pourquoi est-il là ? Comment y-est-il venu ?
Trop de questions. Son cerveau étouffe et, comme toujours dans ces instants, il commence à lui sortir par les oreilles, à lui faire mal en coulant en gelée. Il déteste quand son cerveau fait ainsi le pitre, inventant n’importe quoi pour le rendre ridicule.
Elle doit être verte, la gelée, malsaine.
En plus !
Il cherche à se voir dans un reflet de carreau pour connaître la couleur de cette honte informe. Il n’y a qu’une grande fenêtre par où des arbres lui font de l’œil, un mur anonyme, des toits, un pigeon.
Il déteste les pigeons.
Il aurait un fusil sous la main, il le fusillerait d’une rafale. Mais bien entendu, pas de fusil. On n’a jamais ce que l’on veut quand il faut.
Cette chose molle et grasse lui coule aussi par les narines, envahit son menton.
Trouver une serviette.
Il entre dans la salle de bain. Un lavabo ébréché, un carrelage usé, sans doute un vieil hôtel de banlieue. Que fait-il là ? Il ne sait même plus quel est le nom de cette ville.
Un coup d’eau sur le visage.
Puis s’essuyer précisément. La serviette reste blanche, immaculée. Etrange.
Il ose enfin se regarder dans le miroir un peu piqué. Un jeune homme aux grands yeux bleus le fixe sans sourire. C’est vrai, il avait un nom à une époque.
Mathis.
C’est ça, Mathis, un joli prénom vraiment. Mathis Charpentier.
Il rajuste sa cravate, remet en place sa chemise. Il présente bien, il est commercial.
Que vend-il déjà ?
Ah oui des systèmes informatiques d’entreprise. Il a d’ailleurs un rendez-vous tout à l’heure. Il vérifie sur sa montre, il a encore le temps.
Il se fait un sourire encore un peu forcé. De jolies dents blanches.
Cela ira.
Il repasse dans la chambre, enfile sa veste sobre assortie à la chemise. Très bien.
Nantes, c’est Nantes. Il apprécie cette ville. Ce soir, il ira manger des fruits de mer avec son client dans ce restaurant gastronomique, un bon moment à venir. Ils parleront chasse, il est chasseur comme lui.
Un coup d’œil dehors. Le pigeon est parti. Tant mieux.
Il déteste les pigeons.
Il remet ses affaires de toilettes dans sa trousse après les avoir soigneusement essuyées. Dentifrice, brosse à dents, mousse à raser. Il referme son rasoir à manche ou perle encore une goutte de sang. Il a du se couper tout à l’heure mais il ne s’en souvient plus.
Il agence soigneusement sa petite valise de voyage, replie la chemise d’hier.
Il la ferme d’un claquement sec.
Il aime ce bruit là. Son cerveau, en même temps, se remet en place.
Tout va bien.
Avant de sortir, un dernier regard pour vérifier qu’il n’a rien oublié.
La fille est toujours là, allongée sur le lit, la gorge ouverte d’une oreille à l’autre, du sang ayant giclé jusqu’au papier peint à grosses fleurs tristes. Ces filles ne savent pas se tenir. Comment s’appelait-elle déjà ? Il n’en sait plus rien.
Il verrouille soigneusement la porte.
Puis, faisant danser la clef autour de son index, il attend l’ascenseur.

Peinture de Harry Barton (1908-2001)

Une certaine photo

Elle s’est assise dans le salon, sur le canapé fleuri, a ouvert sur ses genoux le gros album de photos, l’histoire de leur vie en images, les souvenirs rangés à chaque page.
Il s’assied près d’elle, la trouve belle encore avec ce sourire léger, toujours un peu ironique, qu’il aime bien.
Elle ne vieillit pas, ou si peu.

‒ Regarde.

Noir et blanc. La mer, la campagne, les étés de leur jeunesse, la petite canadienne où ils tenaient si serrés, cette vache qui les a dérangés, elle ébouriffée.
Le mariage, la tante Irène et son chignon de matrone, l’oncle Albert, ses moustaches en guidon de bicyclette, la sortie de l’église convenue, le maire un peu embarrassé, le bal, le réveil des mariés.
Ebouriffés.
La naissance de Suzanne. Maternité. Un bébé tout rose, tout rond, potelé, une maman superbe et lui qui a l’air niais.

‒ J’ai l’air niais.

‒ Mais non, juste un peu impressionné.

Un premier été avec un premier enfant. La poussette sur une promenade des anglais.

‒ Nice ?

‒ Bien entendu.

Et voilà Annabelle, joufflue, rondouillarde comme une brioche de boulanger.

‒ C’est bien de toi de faire d’abord deux filles.

‒ Les choses importantes en premier, puis… l’accessoire.

Que voici. Mathieu, plus maigre, plus musclé aussi. On passe à la couleur avec son premier focus. Un garçon, il fallait ça.

‒ Il est moins rond, non ?

‒ Tu parles !

Elle rit.
Un été quelque part. Où était-ce ? La mer encore, la plage, deux bambins en culottes roses qui jouent dans le sable, un couffin sous un parasol, quelques immeubles plus loin.

‒ C’était où, ça ?

‒ La Grande Motte.

Les saisons tournent, chaque photo est annotée d’une date, d’un lieu parfois.  Les enfants qui grandissent, lui qui s’empâte. L’achat de la maison de campagne, les premiers travaux. Une soirée qu’il avait oubliée, des amis d’une autre époque.
Que c’est court une vie !
Suzanne en terminale, le bac, la chambre d’étudiante à Paris, la maison qui se vide.
Puis c’est Annabelle sur un quai de gare en partance pour l’université de Toulouse.
Tiens une image de son travail, les nouveaux bureaux. Chef de secteur, des responsabilités, des voyages d’affaire. Comment s’appelaient ces deux collègues déjà ?

‒ Baptiste et Pierre-Yves.

Elle a plus de mémoire que lui. Une photo de Mathieu avec Isabelle. Fiançailles.

‒ C’est lui qui a commencé.

‒ Normal, un garçon.

Une photo étrange au bord d’une page. Du noir et blanc de nouveau. Un cliché où elle porte un large chapeau qu’il ne connait pas, une robe d’été qu’elle n’a mise qu’une fois. Une terrasse, une table de restaurant, un horizon de mer qu’il n’a jamais vu.
Il jette un coup d’œil à la date. C’était il y a quatre ans.

‒ C’était où, ça ?

‒ A Bandol, bien sûr.

‒ Mais… je n’ai jamais été à Bandol !

‒ Ah oui ? Oups !

Elle sourit de ce petit sourire ironique… qu’il se met à détester.
Brutalement.

Round up

Assis sur un banc, ne demandant rien à personne, Jacques sort une clope de son paquet « Fumer tue » et profite de cette pause qu’il s’est accordé entre deux rendez-vous.
Il est technicien-commercial, vendant  à la tonne des plants OGM, engrais, pesticides et cochonneries diverses, à des agriculteurs qui ressemblent plus à des chefs d’entreprise qu’à des paysans.
Un boulot discutable certes, mais il faut bien vivre. Il apprécie de gagner pas mal d’argent et, quand sa conscience le titille, il pense à ces discoureurs écolos plus bavards que des pies, ces scientifiques avec leurs théories fumeuses, ces politiques pourris jusqu’à la moelle incapables de faire bouger les lois. Ce sont eux les responsables, pas lui qui n’est qu’un rouage sans pouvoir dans un système vicié.
S’il ne faisait pas ce job, un autre le ferait.
C’est la société actuelle, on n’y peut rien.
Il assume, n’a pas d’ulcère, dort bien la nuit et évite de manger les produits de ses clients.
Le parc est calme, le soleil de fin de saison, la vue appréciable. Pas trop d’insectes en cette journée d’automne. Il parait qu’ils disparaissent aussi ceux là, tant mieux pour une fois.
Une femme, blonde comme il aime, regarde le lac envahi des canards habituels. Elle porte une robe d’été blanche à jolies fleurs multicolores, une ombrelle assortie. Son derrière rebondi laisse envisager des perspectives que ne dément pas la longue fermeture des épaules au bas du dos.
Un rêve.
En fait, il l’a croisée tout à l’heure dans la rue, s’est retourné à son passage embaumé, a décidé de la suivre l’air de rien.
Maintenant, il hésite, intimidé. Cette Diva est sans doute trop belle et trop futée pour lui.
Il tire une taffe, sa main tremble légèrement.
Stress, adrénaline.
Il ne déteste pas. Le risque, la prise de contact, c’est son métier.
Allez !  Se lancer comme on plonge du cinq mètres. Plus le temps d’hésiter  s’il veut être ponctuel pour son rendez-vous de l’après-midi, une grosse commande d’antibiotiques pour un éleveur de porcs.
Il se lève, fait quelques pas vers elle, essayant de jouer le promeneur amical.
Elle se retourne. L’a-t-elle entendu venir ?

‒ Bonjour, lance-t-il de sa voix la plus charmeuse.

Elle tord le nez.

‒ Vous sentez mauvais, Monsieur.

Comment ?
Il se sent blêmir, les mains moites.
Rattraper le coup, tenter de sauver la situation.

‒ Ce doit être ma cigarette, excusez-moi.

Gentleman,  il jette sa Lucky-Menthol d’un geste  qu’il voudrait décontracté.
Une clope à peine entamée, la rage !
Elle ignore, s’éloigne.

‒ Au revoir Monsieur.

Le plus rapide râteau de sa carrière.
Se calmer, sortir une nouvelle cigarette du paquet, se la glisser aux lèvres, l’allumer d’un Zippo vacillant.
Une bouffée longue, profonde. Ouf !
Un dernier regard à la jolie poupée qui s’en va.
Tiens ! Toutes les fleurs de sa robe sont fanées.
Bien fait !

Voyage

‒ J’ai une idée fabuleuse Edward. Vous raccrochez, je raccroche, vous faites votre valise, je fais la mienne et l’on se retrouve à la gare.

‒ A la gare, mais quelle drôle d’idée Eulalie ! Et pour quoi faire dans une gare ?

‒ Mais pour prendre un train mon cher. Que voulez-vous faire d’autre dans une gare, allons ?

‒ Un train ? Mais quel train ? Mais pourquoi un train ?

‒ Le premier qui se présentera, soyons fous. Nous nous retrouvons dans la gare, disons dans une heure, et le premier train qui passe, pouf, on monte dedans. Ce sera charmant, vous ne trouvez pas.

‒ Pouf ? Mais pour aller où ?

‒ Justement, on ne sait pas. C’est ça qui est trop chou.

‒ Trop chou ? Mais vous délirez Eulalie Je dois vous rappeler que, ce soir, nous sommes invités chez mes parents pour fêter nos fiançailles devant tous les amis et la famille. Il y aura le Colonel de B. et l’archevêque de C. pour ne citer que les plus importants.

‒ C’est donc ça que je pensais que c’était aujourd’hui ou jamais. Eh bien n’y allons pas et partons en voyage. On a toute la vie pour se fiancer, nous ferons ça un autre jour et puis voilà.

‒ Mais non, mais non, mais pas du tout, mais il n’en est pas question. Je ne peux pas dire à Père et Mère que nous partons comme ça et laisser tout en plan, ça ne se fait pas.

‒ Si, ça se fait, puisque je vous le propose.

‒ Non. Nous irons chez mes parents pour nous fiancer comme il a été décidé et c’et tout. C’est votre futur mari qui vous l’ordonne.

‒ Eh bien il est beau mon « futur mari » à me donner déjà des ordres. Puisque c’est ainsi, j’ai une idée encore plus fabuleuse. Je vais aller à la gare et vous irez à vos fiançailles.

‒ Comment ? Sans vous ?

‒ Ah parce qu’en plus il faut que je sois là. Mais vous en demandez beaucoup mon ami, mais vous en demandez trop.

‒ Des fiançailles, cela se fait à deux, il me semble.

‒ Bien, réglons cela et n’en parlons plus. Vous n’avez qu’à emmener Maryse, elle en meurt d’envie. Elle fera une fiancée tout à fait convenable, je vous l’assure.

‒ Maryse ? Elle a un pied bot.

‒ Ecoutez Edward. Je fais tout mon possible pour vous aider et vous ne trouvez qu’à récriminer. Il y en a plein si Maryse ne vous convient pas. Sophie, Elise, Armance ou Barnabine, que sais-je ! Choisissez et n’en parlons plus. Quant à moi, j’ai un train à prendre et je vais le louper si vous continuer à me faire perdre mon temps.

Et sur ces mots Eulalie raccrocha.
Elle enfila son manteau rouge sur sa robe noire, attrapa son sac noir, sa valise assortie, enfonça un joli bibi sur sa tête et prit un taxi pour la gare.
Avec un sourire grand comme ça.
On dit qu’elle se promènerait au Brésil.
On dit qu’elle aurait un amant brésilien.
On dit qu’elle aurait changé son prénom pour Isadora.
Mais on dit tant de choses.
A ce propos, vous ne savez pas, Maryse et Edward viennent de se marier.
Vous le saviez ?
Ah bon.

Splash

Lui : Elle serait sur un plongeoir, un plongeoir assez haut.
Elle : Ah bon, pourquoi un plongeoir ? C’est dangereux un plongeoir. Je n’aime pas trop les plongeoirs, déjà que je n’aime pas l’eau.
Lui : Oui mais la vue d’en bas est si charmante. Elle serait sur un plongeoir, disais-je dans un maillot blanc à pois noirs.
Elle : Oui mais un bonnet rose sur la tête. Le chlore, c’est mauvais pour les cheveux.
Lui : Ah c’est moins bien, mais bon. Elle l’aurait aperçu, lui lancerait un grand sourire, il lui rendrait son grand sourire. Elle s’avancerait jusqu’au bout, se pencherait délicieusement…
Elle :  En serrant bien sa bouée.
Lui :  En… en serrant quoi ?
Elle :  Sa bouée. Tu ne crois quand même pas qu’elle va se baigner sans bouée. On peut se noyer dans une piscine. Les maîtres-nageurs sont beaux mais rarement efficaces. Une bouée rose et jaune, toute gaie.
Lui : Gromblomblom ! Bon elle saute donc dans un splash gracieux et commence à nager dans son maillot noir et blanc.
Elle : C’est nul. Et puis ça ne va pas avec ses yeux. Je préfère un maillot violet, c’est plus chic et très dans la mode de cet été… avec un bonnet assorti.

Lui :  Si elle se change tout le temps, on n’arrivera jamais à la fin de notre histoire.
Elle : Mais si, mais si. Très joli ce maillot sur le bleu de la piscine, le rose et jaune de la bouée, avec une grosse fleur marron juste là, pour faire « genre ».
Lui : Je peux continuer… ou tu préfères rester dans ta gravure de mode.
Elle : Oh là, là, que tu es susceptible.
Lui : Je ne suis pas susceptible, tu me troubles et je ne sais plus où j’en suis.
Elle : Merci pour le compliment.
Lui : Bon je reprends. Elle stoppe sa nage, se dresse debout dans l’eau, et le regarde.
Elle : Avec un très joli sourire. Elle a un superbe sourire.
Lui : Oui, bien sûr. Lui, il la trouve sexy, alors il cherche une réplique intelligente à lui lancer.
Elle : Autant dire qu’il n’a aucune chance. Un homme trouver une réplique intelligente à lancer à une jolie femme, autant vouloir renflouer le Titanic avec du scotch.
Lui : Très drôle !
Elle : N’est-ce pas. C’est ta piscine qui m’inspire.
Lui : Si tu m’interromps tout le temps, je ne trouverai jamais la fin de mon texte.
Elle : Ne t’inquiète pas, je vais te la trouver moi. En fait, c’est elle qui parle, elle lui dit : « Vous aimez les bananes ? »
Lui : Quoi ?

Elle : Je me demande si avec l’âge tu ne deviendrais pas un peu sourd « VOUS AIMEZ LES BANANES ? »
Lui : J’avais compris… enfin non je n’ai rien compris.
Elle : C’est parce que tu n’aimes pas les bananes. C’est très joli, une banane, et c’est très bon.
Lui : Ah ! Trivial plutôt.
Elle : Tu vois, typiquement masculin, toujours l’esprit mal placé. Je n’avais bien sûr pas pensé à ça, tu ne changeras jamais.
Lui : Bon bon, excuse-moi. Mais pourquoi lui parle-t-elle de banane en pleine piscine ?
Elle : Je ne sais pas, l’eau, sa coiffure, le Maitre-Nageur… tout cela fait très banane. Du coup elle a envie de bananes et puis voilà.
Lui : Une envie brutale ? Elle est enceinte ?
Elle : Pas encore.
Lui : OK,  si tu mets une banane, moi je mets un morceau de gruyère, j’adore le gruyère. Et le gruyère à la banane, c’est très bon quoi qu’on pense.  Alors lui, quand elle parle de banane, il pense gruyère. Tu vois que je sais avoir des idées originales.
Elle :  Oui, sans doute, mais au bout du compte, ça n’a aucun rapport avec le début de l’histoire.
Lui : Aucun. C’est ce qui est bien.
Elle : Et du coup, il répond quoi ?
Lui :  Il répond très logiquement : moi ce que j’aime dans la banane, c’est surtout le gruyère
Elle : Alors là, elle pense aussitôt qu’il lui propose une expérience hors norme. Elle est un peu choquée mais très intéressée.
Lui : Tu vois que je ne suis pas le seul à avoir l’esprit mal placé.
Elle : C’est ta faute avec tes histoires de bananes au gruyère.
Lui : Ça y est-, ça va encore être de ma faute. Ce n’est pas moi qui ai parlé de banane le premier je te rappelle. En tout cas ce n’est pas une rencontre banale.
Elle : On peut dire ça, en effet. Pas banane comme rencontre.
Lui : Très drôle !
Elle : N’est-ce pas. J’en suis assez fière. Je réussis parfois à être aussi bête qu’un mâle ordinaire ce qui pour une femme est un vrai tour de force.
Lui : Gnin, gnin, gnin.. Bon, c’est fait, tu l’as ton histoire pour mettre sur ton blog, alors on peut peut-être passer à des choses plus sérieuses.
Elle : Ce n’est pas vraiment une histoire, elle n’a ni queue ni tête.
Lui : Normal pour une banane et un morceau de gruyère.
Elle : Et  on n’a même pas une fin convenable.
Lui : Une fin convenable, une fin convenable, tu me cherches. Attends, j’ai une autre idée, il lui propose de venir voir ses flamands roses et goûter un cocktail au paprika. C’est joli les flamands roses surtout avec un cocktail au paprika.

Elle :  Je ne devrais jamais inventer mes histoires en ta compagnie, c’est vraiment n’importe quoi !
Lui : Comme d’habitude alors. Est-ce qu’elle le suit ?
Elle : Evidemment. Aucune femme ne résiste au coup du flamant rose… surtout au paprika.
Lui : Tu te souviens ?
Elle : OUUUUIIII…
Lui : Dis-donc tu n’aurais pas un morceau de gruyère, j’ai comme une petite faim pour accompagner mon cocktail au paprika.
Elle : C’est fin.
Lui :  Ah tu vois ! Enfin.

Photos (toutes. Mais si ! Mai si !) :  Rina Bambina

 

Passage

Il lit, tranquillement allongé sur son lit.
Elle entre dans la pièce, met un doigt sur ses lèvres.
‒ Chut !
De cette voix rauque qu’il connait si bien, qu’il aime tant.
Elle traverse sur la pointe des pieds, nue des cheveux aux orteils.
Il cesse de lire pour l’admirer.
‒ Ne te dérange pas, je ne fais que passer, fais comme si je n’étais pas là.
Facile à dire.
Il fait semblant de s’intéresser à son roman pour lui être agréable, mais garde l’œil en coin, intrigué.
Comment peut-on « passer » dans une chambre qui n’a qu’une porte ?
Elle s’arrête devant le mur, tourne une poignée invisible, et voilà le mur qui s’entrouvre comme un rideau.
Une porte dérobée ?
Qu’il n’aurait jamais remarquée ?
Impossible !
Elle passe de l’autre côté, se retourne dans un sourire.
‒ A tout à l’heure.
L’ouverture se referme sans bruit.
Il jette le livre, se lève, se précipite mais trop tard, pose les mains à plat sur la cloison.
Qu’est-ce que c’est encore que cette histoire ?
Rien ?
Ah si, une forme en relief, comme une clenche invisible.
Il pousse, tire, tente de faire tourner, cela résiste. Il essaie de s’arque bouter mais glisse…
Et tombe du lit sur le tapis en se cognant le crane.
Brutalement réveillé.
Couchée sur la page ouverte du magazine tombé à terre avec lui, la jolie femme le regarde et…
Lui sourit.

 

Ouverture Cubaine

Pour la dixième fois, Jean-Jacques parcourt le petit mot de Véronique écrit sur une carte postale de mer et de palmiers.

« Lorsque vous trouverez

Ce petit billet

Mon chéri, ne le jetez pas au panier.

Ma lettre vous invite

A me suivre bien vite,

A Cuba, cet été »

Il connait ces phrases, les a déjà lues quelque part mais où ? Entendues peut-être. C’est bien de Véronique de lui donner des sueurs froides avec un sonnet sur l’été.
Il le savait, il n’aurait jamais du sortir avec cette femme.
D’ailleurs, sa mère le lui avait dit et répété : « Elle est trop folle pour toi ». Mais les « trop » de sa mère sur ses conquêtes féminines, il y a longtemps qu’il les a jetés au panier.
Justement.
Peut-être, pour une fois, a-t-elle raison ?
Il déteste l’avion comme une boite de sardine volante, le bateau comme une boite de Pilchards flottante, la musique, les guitares, les alcools forts et ne fume plus depuis qu’il a rencontré Véronique. Elle trouvait qu’il puait.
Il l’attend à la terrasse du café du mardi pour leur rendez-vous du mardi en se disant que Cuba, ce sera peut-être leur rupture du mardi.
Dommage. Véronique, c’était pour lui.
Une femme ni trop belle ni trop peu. De l’aisance, du charme, de la culture, de l’imagination.
Aussi sexuelle que lui, aussi fantasmes que les siens.
Juste un peu décalée pour le côté frisson.
Juste ce qu’il faut d’éducation parfaite pour se rassurer.
Il aime sa façon de s’habiller, et encore plus de se déshabiller.
Il aime sa façon d’apprécier son indépendance et de lui laisser la sienne.
Quarante ans, lui quarante-cinq, un couple idéal et beau lui ont confirmé les amis.
Et voilà qu’elle lui parle de voyage avec l’approche des beaux jours, sa hantise… à l’autre bout du monde… chez les zoulous… ou pire. Au secours !
La voilà.
Elle s’assied dans une pose lascive qu’il aime bien, découvre ses  jambes,  juste pour montrer ses bas.
Vicieuse, perverse.
D’habitude il regarde autour de lui, l’air de rien, histoire de repérer les deux trois types qui bavent sur sa chance.
Pas cette fois.
Il lui a commandé sa consommation bizarre un « Daiquiri ». Imbuvable, mais bon, personne n’est parfait.

‒ Alors ? Prêt pour le voyage ?

‒ Surtout pas. Tu le sais, je déteste voyager et Cuba, au secours !

‒ Pourtant, j’avais mis la tenue qui convenait.

Une robe à dessins exotique, il en frémit.
Elle semble déçue, réfléchit en se mordant la lèvre.

‒ Et Cannes, tu serais partant. A défaut.

Hier l’idée l’aurait fait hurler d’épouvante. Mais entre Cuba et Cannes, il lâche dans un soupir.

‒ D’accord.

Elle sourit.
« Bien joué, Cuba.» pense t’elle « le pire, toujours proposer le pire ».
Et elle boit une gorgée de son… Daiquiri.

Photo : Miss Legs

Miroir

Rose attrape son vaporisateur de parfum, Numéro 5, Chanel.
Un coup d’œil dans le miroir.
Elle interrompt son geste, s’observe plus attentivement.
Longuement.
Elle repose le flacon, pose ses deux mains sur ses joues, les caresse avec douceur.
De longs yeux en amande, noirs, profonds, sous des sourcils bien dessinés. Un nez fin pour une bouche pulpeuse qu’elle sublime d’un rouge intense. Un front large vers des cheveux aussi sombres que ses yeux. Elle apprécie ces deux mèches fines qu’elle laisse descendre devant sa figure.
C’est Adrien qui lui a conseillé ce truc-là.
Adrien.
Loin déjà.
Elle s’approche encore, détaille.
Implacable.
Cette ridule sous l’œil est nouvelle, ce pli de chaque côté de la lèvre aussi, ces ombres sous l’arche des cils n’étaient pas là il y a peu.
Et cette pâleur ?
Qu’est-ce qui lui arrive ?
Fabrice.
Fabrice, ses costumes en soie, ses cravates en soie, ses chaussures en cuir, cette apparence décontractée, tellement chic, terriblement mode.
Fabrice,  son fric, ses voyages,  Acapulco, New-York, Singapour, ses soirées, ses rendez-vous avec vous, ses rendez-vous d’affaires sans vous, ses amis, ses amies.
Ses amies.
Fabrice,  ses énervements, son snobisme, cette façon de vous regarder parfois, cette façon de ne pas vous regarder souvent.
Elle recule, passe devant la grande glace en pied.
Robe de soirée, blanche, fluide, ouvragée, ces escarpins brillants.
Très belle !
Incroyable, si peu naturelle.
Où s’est-elle perdue ?
Elle se précipite, fouille l’armoire,  jette sur le lit des vêtements de prix, des ensembles de grands couturiers, luxueux, chers. Inquiète. Si elle ne trouvait pas !
Un soupir.
La voici.
Une  petite jupe en laine sans prétention, ce pull qui a toujours peluché.
Lui vont-ils encore ?
Elle enlève l’étoffe soyeuse comme on change de peau. Elle garde les dessous, ce sera une surprise si elle le retrouve. La jupe, le pull, lui redonnent des couleurs.
Elle est passée il y a peu devant le café « Au rocher de Cancale », il est toujours là. Peut-être même y-a-t-il encore le patron, Norbert dit Bébert.
Elle va pour sortir. Son I Phone, abandonné sur le lit, claironne.
Fabrice.

‒ Tu es prête j’espère. On se retrouve au bar du Plazza comme d’habitude.

‒ Non.

‒ …

‒ On ne se retrouve pas, on ne se retrouve plus, jamais. J’ai d’autres choses à faire, à vivre, que toi.

Elle coupe, pose l’engin sur la commode, elle n’en a pas besoin.
En fermant la porte, elle a un doute.
Adrien sera-t-il encore là ? Qu’est-il devenu depuis tout ce temps ? Il pourrait être parti.
Sans savoir pourquoi, elle sait. Il l’attend, c’est certain, un peu vieilli, un peu triste, mais elle va changer tout ça.
Elle file dans l’escalier, sa jupe flotte sur ses jambes nues.

‒ Taxi !

Rose a retrouvé ce sourire qu’elle avait oublié.
Rose a rendez-vous avec ses vingt ans.

Photo : L’Intemporelle (Pas tout à fait la femme du texte, mais j’aime tant sons sourire…)

Train

  • Ils seraient dans un train.
  • Un train ancien, avec des compartiments fermés, de longs fauteuils de cuir usé, des filets pour poser les valises, une fenêtre qu’on descend et qui grince.
  • Il ferait froid.
  • Il ferait nuit.
  • Un train de nuit. J’adore les trains de nuit. Il peut se passer tant de choses…
  • Il n’y aurait personne dans le couloir, personne dans le wagon, peut-être même personne dans le train. Ils se l’imagineraient en tout cas, seuls au monde dans ce convoi fuyant dans la nuit. On n’entendrait que les boogies résonnants aux traverses des rails, un rythme de métal, un bruit compact, régulier.
  • Elle lui demanderait d’une voix douce, un peu rauque : « Cela ne vous dérange pas si je ferme la fenêtre ? Il fait froid. »
  • « Pas du tout, je vous en prie ! ».
  • Elle se lèverait, fermerait la fenêtre. Le bruit disparaitrait.
  • Non pas ! Il se muerait en un ronronnement feutré, lointain, près à resurgir soudain au moindre caprice.
  • Il la regarderait ?
  • Bien sûr, mais en douce, en biais, en catimini. Il ferait celui qui lit son journal, absorbé par les nouvelles de la bourse.
  • Elle ferait celle qui ne l’a pas remarqué, perdue dans ses pensées. Elle s’assiérait sur l’autre banquette, rajusterait sa jupe droite, un geste léger pour son corsage de soie, un regard par la fenêtre opaque.
  • Son journal tremblerait légèrement.
  • Elle reprendrait son livre, poserait de jolies lunettes d’ambres sur son nez parfait, se plongerait dans sa lecture.
  • Pourquoi « d’ambre » ?
  • Les femmes ont toujours ce type de lunettes dans ces trains-là.
  • Ah bon. Et son livre ?
  • Son livre ? Pas si simple ! Simone de Beauvoir peut-être ou Françoise Sagan, un livre intelligent et romantique.Elle ferait semblant de lire.
  • Semblant ?
  • Qu’est-ce que tu crois !
  • Un moment passerait sans qu’ils disent un mot, sans qu’ils fassent un geste.
  • Puis, lentement, elle baisserait le livre, relèverait sonvisage, planterait ses yeux dans les siens.
  • Il ne baisserait pas le regard.
  • Elle non plus. Ils resteraient là, sans rien dire, yeux dans les yeux.
  • Hors du temps.
  • Brutal, le train commencerait de ralentir, de freiner dans un crissement de fer. Quelques lumières, un panneau, un quai, un chuintement de haut-parleur.
  • Elle se réveillerait comme d’un songe, paniquée, récupérerait ses  deux valises dans le filet à bagages, enfilerait son manteau.
  • Il l’aiderait à les descendre, lui ouvrirait la porte du compartiment.
  • Et aussi pour sentir son parfum, le retenir en lui comme on garde l’empreinte du soleil sur la peau.
  • Elle filerait dans le couloir, sauterait sur le quai, le train déjà repartirait.
  • Leurs yeux se croiseraient une dernière fois. Il baisserait la vitre, se pencherait, hurlerait son nom qu’elle n’entendrait pas, fixerait le noir longtemps après que la silhouette ait disparu.
  • Non !
  • Non ? Quoi non ?
  • Je n’aime pas cette fin-là. Recommençons…
  • Ah ! Bien ! Recommençons…
  • Ils seraient dans un train…

Peinture : Edward Hopper