Round up

Assis sur un banc, ne demandant rien à personne, Jacques sort une clope de son paquet « Fumer tue » et profite de cette pause qu’il s’est accordé entre deux rendez-vous.
Il est technicien-commercial, vendant  à la tonne des plants OGM, engrais, pesticides et cochonneries diverses, à des agriculteurs qui ressemblent plus à des chefs d’entreprise qu’à des paysans.
Un boulot discutable certes, mais il faut bien vivre. Il apprécie de gagner pas mal d’argent et, quand sa conscience le titille, il pense à ces discoureurs écolos plus bavards que des pies, ces scientifiques avec leurs théories fumeuses, ces politiques pourris jusqu’à la moelle incapables de faire bouger les lois. Ce sont eux les responsables, pas lui qui n’est qu’un rouage sans pouvoir dans un système vicié.
S’il ne faisait pas ce job, un autre le ferait.
C’est la société actuelle, on n’y peut rien.
Il assume, n’a pas d’ulcère, dort bien la nuit et évite de manger les produits de ses clients.
Le parc est calme, le soleil de fin de saison, la vue appréciable. Pas trop d’insectes en cette journée d’automne. Il parait qu’ils disparaissent aussi ceux là, tant mieux pour une fois.
Une femme, blonde comme il aime, regarde le lac envahi des canards habituels. Elle porte une robe d’été blanche à jolies fleurs multicolores, une ombrelle assortie. Son derrière rebondi laisse envisager des perspectives que ne dément pas la longue fermeture des épaules au bas du dos.
Un rêve.
En fait, il l’a croisée tout à l’heure dans la rue, s’est retourné à son passage embaumé, a décidé de la suivre l’air de rien.
Maintenant, il hésite, intimidé. Cette Diva est sans doute trop belle et trop futée pour lui.
Il tire une taffe, sa main tremble légèrement.
Stress, adrénaline.
Il ne déteste pas. Le risque, la prise de contact, c’est son métier.
Allez !  Se lancer comme on plonge du cinq mètres. Plus le temps d’hésiter  s’il veut être ponctuel pour son rendez-vous de l’après-midi, une grosse commande d’antibiotiques pour un éleveur de porcs.
Il se lève, fait quelques pas vers elle, essayant de jouer le promeneur amical.
Elle se retourne. L’a-t-elle entendu venir ?

‒ Bonjour, lance-t-il de sa voix la plus charmeuse.

Elle tord le nez.

‒ Vous sentez mauvais, Monsieur.

Comment ?
Il se sent blêmir, les mains moites.
Rattraper le coup, tenter de sauver la situation.

‒ Ce doit être ma cigarette, excusez-moi.

Gentleman,  il jette sa Lucky-Menthol d’un geste  qu’il voudrait décontracté.
Une clope à peine entamée, la rage !
Elle ignore, s’éloigne.

‒ Au revoir Monsieur.

Le plus rapide râteau de sa carrière.
Se calmer, sortir une nouvelle cigarette du paquet, se la glisser aux lèvres, l’allumer d’un Zippo vacillant.
Une bouffée longue, profonde. Ouf !
Un dernier regard à la jolie poupée qui s’en va.
Tiens ! Toutes les fleurs de sa robe sont fanées.
Bien fait !

Voyage

‒ J’ai une idée fabuleuse Edward. Vous raccrochez, je raccroche, vous faites votre valise, je fais la mienne et l’on se retrouve à la gare.

‒ A la gare, mais quelle drôle d’idée Eulalie ! Et pour quoi faire dans une gare ?

‒ Mais pour prendre un train mon cher. Que voulez-vous faire d’autre dans une gare, allons ?

‒ Un train ? Mais quel train ? Mais pourquoi un train ?

‒ Le premier qui se présentera, soyons fous. Nous nous retrouvons dans la gare, disons dans une heure, et le premier train qui passe, pouf, on monte dedans. Ce sera charmant, vous ne trouvez pas.

‒ Pouf ? Mais pour aller où ?

‒ Justement, on ne sait pas. C’est ça qui est trop chou.

‒ Trop chou ? Mais vous délirez Eulalie Je dois vous rappeler que, ce soir, nous sommes invités chez mes parents pour fêter nos fiançailles devant tous les amis et la famille. Il y aura le Colonel de B. et l’archevêque de C. pour ne citer que les plus importants.

‒ C’est donc ça que je pensais que c’était aujourd’hui ou jamais. Eh bien n’y allons pas et partons en voyage. On a toute la vie pour se fiancer, nous ferons ça un autre jour et puis voilà.

‒ Mais non, mais non, mais pas du tout, mais il n’en est pas question. Je ne peux pas dire à Père et Mère que nous partons comme ça et laisser tout en plan, ça ne se fait pas.

‒ Si, ça se fait, puisque je vous le propose.

‒ Non. Nous irons chez mes parents pour nous fiancer comme il a été décidé et c’et tout. C’est votre futur mari qui vous l’ordonne.

‒ Eh bien il est beau mon « futur mari » à me donner déjà des ordres. Puisque c’est ainsi, j’ai une idée encore plus fabuleuse. Je vais aller à la gare et vous irez à vos fiançailles.

‒ Comment ? Sans vous ?

‒ Ah parce qu’en plus il faut que je sois là. Mais vous en demandez beaucoup mon ami, mais vous en demandez trop.

‒ Des fiançailles, cela se fait à deux, il me semble.

‒ Bien, réglons cela et n’en parlons plus. Vous n’avez qu’à emmener Maryse, elle en meurt d’envie. Elle fera une fiancée tout à fait convenable, je vous l’assure.

‒ Maryse ? Elle a un pied bot.

‒ Ecoutez Edward. Je fais tout mon possible pour vous aider et vous ne trouvez qu’à récriminer. Il y en a plein si Maryse ne vous convient pas. Sophie, Elise, Armance ou Barnabine, que sais-je ! Choisissez et n’en parlons plus. Quant à moi, j’ai un train à prendre et je vais le louper si vous continuer à me faire perdre mon temps.

Et sur ces mots Eulalie raccrocha.
Elle enfila son manteau rouge sur sa robe noire, attrapa son sac noir, sa valise assortie, enfonça un joli bibi sur sa tête et prit un taxi pour la gare.
Avec un sourire grand comme ça.
On dit qu’elle se promènerait au Brésil.
On dit qu’elle aurait un amant brésilien.
On dit qu’elle aurait changé son prénom pour Isadora.
Mais on dit tant de choses.
A ce propos, vous ne savez pas, Maryse et Edward viennent de se marier.
Vous le saviez ?
Ah bon.

Splash

Lui : Elle serait sur un plongeoir, un plongeoir assez haut.
Elle : Ah bon, pourquoi un plongeoir ? C’est dangereux un plongeoir. Je n’aime pas trop les plongeoirs, déjà que je n’aime pas l’eau.
Lui : Oui mais la vue d’en bas est si charmante. Elle serait sur un plongeoir, disais-je dans un maillot blanc à pois noirs.
Elle : Oui mais un bonnet rose sur la tête. Le chlore, c’est mauvais pour les cheveux.
Lui : Ah c’est moins bien, mais bon. Elle l’aurait aperçu, lui lancerait un grand sourire, il lui rendrait son grand sourire. Elle s’avancerait jusqu’au bout, se pencherait délicieusement…
Elle :  En serrant bien sa bouée.
Lui :  En… en serrant quoi ?
Elle :  Sa bouée. Tu ne crois quand même pas qu’elle va se baigner sans bouée. On peut se noyer dans une piscine. Les maîtres-nageurs sont beaux mais rarement efficaces. Une bouée rose et jaune, toute gaie.
Lui : Gromblomblom ! Bon elle saute donc dans un splash gracieux et commence à nager dans son maillot noir et blanc.
Elle : C’est nul. Et puis ça ne va pas avec ses yeux. Je préfère un maillot violet, c’est plus chic et très dans la mode de cet été… avec un bonnet assorti.

Lui :  Si elle se change tout le temps, on n’arrivera jamais à la fin de notre histoire.
Elle : Mais si, mais si. Très joli ce maillot sur le bleu de la piscine, le rose et jaune de la bouée, avec une grosse fleur marron juste là, pour faire « genre ».
Lui : Je peux continuer… ou tu préfères rester dans ta gravure de mode.
Elle : Oh là, là, que tu es susceptible.
Lui : Je ne suis pas susceptible, tu me troubles et je ne sais plus où j’en suis.
Elle : Merci pour le compliment.
Lui : Bon je reprends. Elle stoppe sa nage, se dresse debout dans l’eau, et le regarde.
Elle : Avec un très joli sourire. Elle a un superbe sourire.
Lui : Oui, bien sûr. Lui, il la trouve sexy, alors il cherche une réplique intelligente à lui lancer.
Elle : Autant dire qu’il n’a aucune chance. Un homme trouver une réplique intelligente à lancer à une jolie femme, autant vouloir renflouer le Titanic avec du scotch.
Lui : Très drôle !
Elle : N’est-ce pas. C’est ta piscine qui m’inspire.
Lui : Si tu m’interromps tout le temps, je ne trouverai jamais la fin de mon texte.
Elle : Ne t’inquiète pas, je vais te la trouver moi. En fait, c’est elle qui parle, elle lui dit : « Vous aimez les bananes ? »
Lui : Quoi ?

Elle : Je me demande si avec l’âge tu ne deviendrais pas un peu sourd « VOUS AIMEZ LES BANANES ? »
Lui : J’avais compris… enfin non je n’ai rien compris.
Elle : C’est parce que tu n’aimes pas les bananes. C’est très joli, une banane, et c’est très bon.
Lui : Ah ! Trivial plutôt.
Elle : Tu vois, typiquement masculin, toujours l’esprit mal placé. Je n’avais bien sûr pas pensé à ça, tu ne changeras jamais.
Lui : Bon bon, excuse-moi. Mais pourquoi lui parle-t-elle de banane en pleine piscine ?
Elle : Je ne sais pas, l’eau, sa coiffure, le Maitre-Nageur… tout cela fait très banane. Du coup elle a envie de bananes et puis voilà.
Lui : Une envie brutale ? Elle est enceinte ?
Elle : Pas encore.
Lui : OK,  si tu mets une banane, moi je mets un morceau de gruyère, j’adore le gruyère. Et le gruyère à la banane, c’est très bon quoi qu’on pense.  Alors lui, quand elle parle de banane, il pense gruyère. Tu vois que je sais avoir des idées originales.
Elle :  Oui, sans doute, mais au bout du compte, ça n’a aucun rapport avec le début de l’histoire.
Lui : Aucun. C’est ce qui est bien.
Elle : Et du coup, il répond quoi ?
Lui :  Il répond très logiquement : moi ce que j’aime dans la banane, c’est surtout le gruyère
Elle : Alors là, elle pense aussitôt qu’il lui propose une expérience hors norme. Elle est un peu choquée mais très intéressée.
Lui : Tu vois que je ne suis pas le seul à avoir l’esprit mal placé.
Elle : C’est ta faute avec tes histoires de bananes au gruyère.
Lui : Ça y est-, ça va encore être de ma faute. Ce n’est pas moi qui ai parlé de banane le premier je te rappelle. En tout cas ce n’est pas une rencontre banale.
Elle : On peut dire ça, en effet. Pas banane comme rencontre.
Lui : Très drôle !
Elle : N’est-ce pas. J’en suis assez fière. Je réussis parfois à être aussi bête qu’un mâle ordinaire ce qui pour une femme est un vrai tour de force.
Lui : Gnin, gnin, gnin.. Bon, c’est fait, tu l’as ton histoire pour mettre sur ton blog, alors on peut peut-être passer à des choses plus sérieuses.
Elle : Ce n’est pas vraiment une histoire, elle n’a ni queue ni tête.
Lui : Normal pour une banane et un morceau de gruyère.
Elle : Et  on n’a même pas une fin convenable.
Lui : Une fin convenable, une fin convenable, tu me cherches. Attends, j’ai une autre idée, il lui propose de venir voir ses flamands roses et goûter un cocktail au paprika. C’est joli les flamands roses surtout avec un cocktail au paprika.

Elle :  Je ne devrais jamais inventer mes histoires en ta compagnie, c’est vraiment n’importe quoi !
Lui : Comme d’habitude alors. Est-ce qu’elle le suit ?
Elle : Evidemment. Aucune femme ne résiste au coup du flamant rose… surtout au paprika.
Lui : Tu te souviens ?
Elle : OUUUUIIII…
Lui : Dis-donc tu n’aurais pas un morceau de gruyère, j’ai comme une petite faim pour accompagner mon cocktail au paprika.
Elle : C’est fin.
Lui :  Ah tu vois ! Enfin.

Photos (toutes. Mais si ! Mai si !) :  Rina Bambina

 

Passage

Il lit, tranquillement allongé sur son lit.
Elle entre dans la pièce, met un doigt sur ses lèvres.
‒ Chut !
De cette voix rauque qu’il connait si bien, qu’il aime tant.
Elle traverse sur la pointe des pieds, nue des cheveux aux orteils.
Il cesse de lire pour l’admirer.
‒ Ne te dérange pas, je ne fais que passer, fais comme si je n’étais pas là.
Facile à dire.
Il fait semblant de s’intéresser à son roman pour lui être agréable, mais garde l’œil en coin, intrigué.
Comment peut-on « passer » dans une chambre qui n’a qu’une porte ?
Elle s’arrête devant le mur, tourne une poignée invisible, et voilà le mur qui s’entrouvre comme un rideau.
Une porte dérobée ?
Qu’il n’aurait jamais remarquée ?
Impossible !
Elle passe de l’autre côté, se retourne dans un sourire.
‒ A tout à l’heure.
L’ouverture se referme sans bruit.
Il jette le livre, se lève, se précipite mais trop tard, pose les mains à plat sur la cloison.
Qu’est-ce que c’est encore que cette histoire ?
Rien ?
Ah si, une forme en relief, comme une clenche invisible.
Il pousse, tire, tente de faire tourner, cela résiste. Il essaie de s’arque bouter mais glisse…
Et tombe du lit sur le tapis en se cognant le crane.
Brutalement réveillé.
Couchée sur la page ouverte du magazine tombé à terre avec lui, la jolie femme le regarde et…
Lui sourit.

 

Ouverture Cubaine

Pour la dixième fois, Jean-Jacques parcourt le petit mot de Véronique écrit sur une carte postale de mer et de palmiers.

« Lorsque vous trouverez

Ce petit billet

Mon chéri, ne le jetez pas au panier.

Ma lettre vous invite

A me suivre bien vite,

A Cuba, cet été »

Il connait ces phrases, les a déjà lues quelque part mais où ? Entendues peut-être. C’est bien de Véronique de lui donner des sueurs froides avec un sonnet sur l’été.
Il le savait, il n’aurait jamais du sortir avec cette femme.
D’ailleurs, sa mère le lui avait dit et répété : « Elle est trop folle pour toi ». Mais les « trop » de sa mère sur ses conquêtes féminines, il y a longtemps qu’il les a jetés au panier.
Justement.
Peut-être, pour une fois, a-t-elle raison ?
Il déteste l’avion comme une boite de sardine volante, le bateau comme une boite de Pilchards flottante, la musique, les guitares, les alcools forts et ne fume plus depuis qu’il a rencontré Véronique. Elle trouvait qu’il puait.
Il l’attend à la terrasse du café du mardi pour leur rendez-vous du mardi en se disant que Cuba, ce sera peut-être leur rupture du mardi.
Dommage. Véronique, c’était pour lui.
Une femme ni trop belle ni trop peu. De l’aisance, du charme, de la culture, de l’imagination.
Aussi sexuelle que lui, aussi fantasmes que les siens.
Juste un peu décalée pour le côté frisson.
Juste ce qu’il faut d’éducation parfaite pour se rassurer.
Il aime sa façon de s’habiller, et encore plus de se déshabiller.
Il aime sa façon d’apprécier son indépendance et de lui laisser la sienne.
Quarante ans, lui quarante-cinq, un couple idéal et beau lui ont confirmé les amis.
Et voilà qu’elle lui parle de voyage avec l’approche des beaux jours, sa hantise… à l’autre bout du monde… chez les zoulous… ou pire. Au secours !
La voilà.
Elle s’assied dans une pose lascive qu’il aime bien, découvre ses  jambes,  juste pour montrer ses bas.
Vicieuse, perverse.
D’habitude il regarde autour de lui, l’air de rien, histoire de repérer les deux trois types qui bavent sur sa chance.
Pas cette fois.
Il lui a commandé sa consommation bizarre un « Daiquiri ». Imbuvable, mais bon, personne n’est parfait.

‒ Alors ? Prêt pour le voyage ?

‒ Surtout pas. Tu le sais, je déteste voyager et Cuba, au secours !

‒ Pourtant, j’avais mis la tenue qui convenait.

Une robe à dessins exotique, il en frémit.
Elle semble déçue, réfléchit en se mordant la lèvre.

‒ Et Cannes, tu serais partant. A défaut.

Hier l’idée l’aurait fait hurler d’épouvante. Mais entre Cuba et Cannes, il lâche dans un soupir.

‒ D’accord.

Elle sourit.
« Bien joué, Cuba.» pense t’elle « le pire, toujours proposer le pire ».
Et elle boit une gorgée de son… Daiquiri.

Photo : Miss Legs

Miroir

Rose attrape son vaporisateur de parfum, Numéro 5, Chanel.
Un coup d’œil dans le miroir.
Elle interrompt son geste, s’observe plus attentivement.
Longuement.
Elle repose le flacon, pose ses deux mains sur ses joues, les caresse avec douceur.
De longs yeux en amande, noirs, profonds, sous des sourcils bien dessinés. Un nez fin pour une bouche pulpeuse qu’elle sublime d’un rouge intense. Un front large vers des cheveux aussi sombres que ses yeux. Elle apprécie ces deux mèches fines qu’elle laisse descendre devant sa figure.
C’est Adrien qui lui a conseillé ce truc-là.
Adrien.
Loin déjà.
Elle s’approche encore, détaille.
Implacable.
Cette ridule sous l’œil est nouvelle, ce pli de chaque côté de la lèvre aussi, ces ombres sous l’arche des cils n’étaient pas là il y a peu.
Et cette pâleur ?
Qu’est-ce qui lui arrive ?
Fabrice.
Fabrice, ses costumes en soie, ses cravates en soie, ses chaussures en cuir, cette apparence décontractée, tellement chic, terriblement mode.
Fabrice,  son fric, ses voyages,  Acapulco, New-York, Singapour, ses soirées, ses rendez-vous avec vous, ses rendez-vous d’affaires sans vous, ses amis, ses amies.
Ses amies.
Fabrice,  ses énervements, son snobisme, cette façon de vous regarder parfois, cette façon de ne pas vous regarder souvent.
Elle recule, passe devant la grande glace en pied.
Robe de soirée, blanche, fluide, ouvragée, ces escarpins brillants.
Très belle !
Incroyable, si peu naturelle.
Où s’est-elle perdue ?
Elle se précipite, fouille l’armoire,  jette sur le lit des vêtements de prix, des ensembles de grands couturiers, luxueux, chers. Inquiète. Si elle ne trouvait pas !
Un soupir.
La voici.
Une  petite jupe en laine sans prétention, ce pull qui a toujours peluché.
Lui vont-ils encore ?
Elle enlève l’étoffe soyeuse comme on change de peau. Elle garde les dessous, ce sera une surprise si elle le retrouve. La jupe, le pull, lui redonnent des couleurs.
Elle est passée il y a peu devant le café « Au rocher de Cancale », il est toujours là. Peut-être même y-a-t-il encore le patron, Norbert dit Bébert.
Elle va pour sortir. Son I Phone, abandonné sur le lit, claironne.
Fabrice.

‒ Tu es prête j’espère. On se retrouve au bar du Plazza comme d’habitude.

‒ Non.

‒ …

‒ On ne se retrouve pas, on ne se retrouve plus, jamais. J’ai d’autres choses à faire, à vivre, que toi.

Elle coupe, pose l’engin sur la commode, elle n’en a pas besoin.
En fermant la porte, elle a un doute.
Adrien sera-t-il encore là ? Qu’est-il devenu depuis tout ce temps ? Il pourrait être parti.
Sans savoir pourquoi, elle sait. Il l’attend, c’est certain, un peu vieilli, un peu triste, mais elle va changer tout ça.
Elle file dans l’escalier, sa jupe flotte sur ses jambes nues.

‒ Taxi !

Rose a retrouvé ce sourire qu’elle avait oublié.
Rose a rendez-vous avec ses vingt ans.

Photo : L’Intemporelle (Pas tout à fait la femme du texte, mais j’aime tant sons sourire…)

Train

  • Ils seraient dans un train.
  • Un train ancien, avec des compartiments fermés, de longs fauteuils de cuir usé, des filets pour poser les valises, une fenêtre qu’on descend et qui grince.
  • Il ferait froid.
  • Il ferait nuit.
  • Un train de nuit. J’adore les trains de nuit. Il peut se passer tant de choses…
  • Il n’y aurait personne dans le couloir, personne dans le wagon, peut-être même personne dans le train. Ils se l’imagineraient en tout cas, seuls au monde dans ce convoi fuyant dans la nuit. On n’entendrait que les boogies résonnants aux traverses des rails, un rythme de métal, un bruit compact, régulier.
  • Elle lui demanderait d’une voix douce, un peu rauque : « Cela ne vous dérange pas si je ferme la fenêtre ? Il fait froid. »
  • « Pas du tout, je vous en prie ! ».
  • Elle se lèverait, fermerait la fenêtre. Le bruit disparaitrait.
  • Non pas ! Il se muerait en un ronronnement feutré, lointain, près à resurgir soudain au moindre caprice.
  • Il la regarderait ?
  • Bien sûr, mais en douce, en biais, en catimini. Il ferait celui qui lit son journal, absorbé par les nouvelles de la bourse.
  • Elle ferait celle qui ne l’a pas remarqué, perdue dans ses pensées. Elle s’assiérait sur l’autre banquette, rajusterait sa jupe droite, un geste léger pour son corsage de soie, un regard par la fenêtre opaque.
  • Son journal tremblerait légèrement.
  • Elle reprendrait son livre, poserait de jolies lunettes d’ambres sur son nez parfait, se plongerait dans sa lecture.
  • Pourquoi « d’ambre » ?
  • Les femmes ont toujours ce type de lunettes dans ces trains-là.
  • Ah bon. Et son livre ?
  • Son livre ? Pas si simple ! Simone de Beauvoir peut-être ou Françoise Sagan, un livre intelligent et romantique.Elle ferait semblant de lire.
  • Semblant ?
  • Qu’est-ce que tu crois !
  • Un moment passerait sans qu’ils disent un mot, sans qu’ils fassent un geste.
  • Puis, lentement, elle baisserait le livre, relèverait sonvisage, planterait ses yeux dans les siens.
  • Il ne baisserait pas le regard.
  • Elle non plus. Ils resteraient là, sans rien dire, yeux dans les yeux.
  • Hors du temps.
  • Brutal, le train commencerait de ralentir, de freiner dans un crissement de fer. Quelques lumières, un panneau, un quai, un chuintement de haut-parleur.
  • Elle se réveillerait comme d’un songe, paniquée, récupérerait ses  deux valises dans le filet à bagages, enfilerait son manteau.
  • Il l’aiderait à les descendre, lui ouvrirait la porte du compartiment.
  • Et aussi pour sentir son parfum, le retenir en lui comme on garde l’empreinte du soleil sur la peau.
  • Elle filerait dans le couloir, sauterait sur le quai, le train déjà repartirait.
  • Leurs yeux se croiseraient une dernière fois. Il baisserait la vitre, se pencherait, hurlerait son nom qu’elle n’entendrait pas, fixerait le noir longtemps après que la silhouette ait disparu.
  • Non !
  • Non ? Quoi non ?
  • Je n’aime pas cette fin-là. Recommençons…
  • Ah ! Bien ! Recommençons…
  • Ils seraient dans un train…

Peinture : Edward Hopper

Le rouge et le noir

Cachée dans son bureau où elle ne venait jamais, elle s’était habillée, déshabillée, de rouge et de noir pour lui plaire.
De rouge d’abord. Des bas à jarretelles, une mousse de satin sur un décolleté d’albâtre, des gants, un boa ébouriffé.
Et puis, pour faire contraste, une jupe transparente, un corsage de dentelles, noirs comme ses cheveux, noirs comme ses yeux.
Elle avait caché, pour le surprendre, son visage sous un masque de tulle, de plumes, d’or et de brillance.
Malicieuse, elle attendait.

Il entra, la chercha de pièces en pièces avant de la découvrir, à peine effarouchée, dissimulée dans son antre garçonnier.
– Littéraire ! s’exclama t’il avec emphase. Stendhalien, mon rêve sophistiqué qui devient chair. Me voici donc Julien Sorel et te voilà devenue une étrange et si belle Mme de Rênal !

Amour platonique que ce livre croyait-elle.
Il lui prouva que non.
Le reste…
n’est pas dit dans la chanson.

Photo : Alcina Aubade

Mesure à trois temps

Il traverse la maison ancienne qui porte en elle des odeurs, des fragrances, des sensations prégnantes
Le bruit de la mer, le vent dans les pins.
Il sort sur la véranda de bois où il a fait poser le piano, un demi-queue Steinnway, superbe, noir.
Il peut se le permettre maintenant, il a les moyens.
Deux pas de plus.
La plage Valentin, longue, blanche, éternelle. Là-bas, le toit de la pension où il passait ses vacances du temps de sa jeunesse. Rien ne semble avoir changé.
Souvenirs.
Pourtant il le sait, plus loin, en suivant la côte vers le Croisic, ce n’est plus qu’une grande zone pavillonnaire pour citadins en mal d’iode. Une laideur bétonnière aux multiples baies vitrées.
Qu’importe !
Il lui reste cette plage préservée, cette demeure bourgeoise dont il enviait le luxe, les automobiles sidérantes arrêtées devant le porche, les parasols de paille nichés sous les arbres où s’étendaient des femmes en chapeaux, des hommes en polos. Elle est vide, mais il peut deviner encore le murmure des conversations, un rire, un pas, le frôlement d’une étoffe.
Il s’assied au piano, commence à improviser une musique qui semble flotter sur l’air.
Quand il était adolescent, chaque soir, il allait dans ce coin de rochers un peu plus loin. Il sortait sa flûte et jouait dans la nuit au rythme des vagues. Combien de fois a-t-il imaginé une jeune fille, une femme peut-être, qui serait là, quelque part, invisible. Cachée, elle n’oserait approcher, écoutant sans bouger le flux des notes sur le reflux des eaux. Puis un soir très doux, elle oserait, s’avancerait, se blottirait contre lui, sans un mot.
Rêve.
Elle n’est jamais venue. Il a vécu d’autres choses. Il ne regrette rien.
Aujourd’hui, il a acheté cet endroit, ce piano dont il sait jouer maintenant, et, tranquille, il envisage sa fin de vie face à l’océan, tous ses souvenirs posés là près de lui, troublants et superbes à la fois.
Il joue.

Elle entend le parfum d’une musique qu’elle connait.
Qu’elle reconnait.
Qui lui tord le cœur.
Elle flotte sur l’air comme autrefois, les notes en perles de tendresse intimement mêlées au frôlement des flots, aux battements de son cœur. Ce n’est plus une flûte c’est un piano, mais la promenade est tout aussi belle.
Elle vient dans la pénombre, regarde, cachée. Dans la silhouette qui se penche sur l’instrument, elle retrouve l’image du gamin qui jouait en bougeant si peu.
Elle n’a jamais osé s’approcher, se découvrir.
Trop timide.
Et puis il a disparu… pendant toutes ces années.
Elle ne regrette rien, elle a vécu une belle vie. Tant de rencontres, tant de moments précieux.
Et la voilà revenue, et le revoilà, lui.
Osera-t-elle ?
Elle hésite.
Demain ?
Non, plus le temps ! Elle s’avance, entre dans le cercle de lumière.
Il ne s’arrête pas de jouer, tourne simplement son visage pour la regarder.
Un vieil homme, une vieille femme.
Il ne dit qu’un mot, le même qu’elle a dans la tête.
‒ Enfin !
Ils sont si beaux en cet instant…

Photo : Intemporelle

Nuit sans lune

‒ Elle sort de chez des amis, marche dans la ville, rentre chez elle. Il fait nuit, tard.

‒ Bon début. A moi. C’est un quartier ancien, des pavés, des maisons de pierres blanches aux longs volets fermés.  Les lampadaires, accrochés sur le ciel sombre et sans lune, détourent les ombres d’une lueur blafarde.

‒ Elle porte une longue robe de soirée noire qui la caresse d’une onde de satin. De longs cheveux jusqu’au bas du dos.  Un dos offert, superbe, d’un décolleté large jusqu’aux hanches, profond jusqu’au creux des reins.  Des talons bien sûr, hauts bien sûr, qui résonnent sur les murs, tailladent le silence.

‒ Joli portrait, je l’imagine bien Elle fait de grands pas, pressée de retrouver sa maison confortable et douce. Inquiète.

‒ Inquiète ? Non. Ce n’est pas la première fois qu’elle rentre tard, le quartier est calme, il ne fait pas froid, il n’y a pas de brouillard, alors elle se promène.

‒ Bon si tu veux, mais il faut un « Soudain ! ».

‒ Non, pas un « Soudain ! » comme tu dis, juste une impression subtile, qui monte derrière elle, un son.

‒ Un écho ?

‒ Voilà, c’est ça, un écho. Il lui semble que le claquement de ses talons se mêle d’un autre son plus mat. Comme quelqu’un qui la suivrait en prenant le rythme de sa marche, précisément.  Elle s’arrête.

‒ Et ? Car il y a un « et », c’est obligatoire maintenant.

‒ Oui mais pas tout de suite. Pour le moment, rien. Le silence. Elle laisse passer un instant, les sens aux aguets, repart.

‒ Et ça recommence.

‒Bien entendu sinon il n’y aurait pas d’histoire. Elle stoppe brusquement pour surprendre son suiveur.

‒ Oui. Elles font toutes ça et ce n’est jamais une bonne idée.

‒ Tu crois ? En tout cas, le pas ne s’arrête pas cette fois, continue régulièrement, approche.

‒ Voilà, c’était sûr. J’imagine que plutôt que de s’enfuir, elle se retourne, attend, les mains moites, le cœur qui bat vite, qui bat fort.

‒ Evidemment qu’elle fait ça, ce n’est pas une poule mouillée, cette femme.  Le pas s’amplifie, il est juste là derrière ce coin. Le voici, c’est…

‒ C’est X224, le robot androïde détraqué, le tueur fou de la vingtième galaxie. Il stoppe, la fixe de son œil unique, métallique, froid comme une lame. Il est capable de décapiter n’importe qui à n’importe quelle distance d’un simple coup de langue. Ah ! Je t’ai eu là.

‒ Oups ! Oui, mais connaissant ta duplicité, je l’avais prévu, j’ai la parade qui te laissera coi.

‒ J’aimerais voir ça.

‒ Eh bien regarde. Ce que tu n’avais pas prévu, c’est que la soi-disant proie de ton X224 à la noix, redevient à cet instant, ce qu’elle a toujours été, le requin-doppelganger  infraluminique, énorme, monstrueux, mais féminin quand même. Elle s’était déguisée en jolie femme pour coincer ce mâle débile qui empoisonnait la galaxie de ses meurtres en série. Elle ouvre sa large gueule aux trois rangées de dents bien brossées et l’avale d’une bouchée. Il est digéré sans avoir le temps de comprendre ni de bouger sa langue de crétin. Puis, la belle créature se repoudre le nez à trois naseaux,  remets en place ses cheveux blonds, un petit raccord de rouge sur ses quatre lèvres pulpeuses et allons y, elle allonge son torse superbe pour s’évanouir dans l’espace étoilée de cette nuit sans lune.

‒ N’importe quoi !

‒ Eh, eh ! Oui mais c’est toi qui a commencé.

‒ Je l’admets. Et si nous passions à quelque chose de plus câlin. Tu veux une larme de champagne.

‒ Avec plaisir, mais d’abord, cesse de me caresser la nageoire avec ta huitième tentacule, ça me trouble.

‒ Eh, eh !

‒ Ih, ih !

Photo : Rosa Rossa