Mesure à trois temps

Il traverse la maison ancienne qui porte en elle des odeurs, des fragrances, des sensations prégnantes
Le bruit de la mer, le vent dans les pins.
Il sort sur la véranda de bois où il a fait poser le piano, un demi-queue Steinnway, superbe, noir.
Il peut se le permettre maintenant, il a les moyens.
Deux pas de plus.
La plage Valentin, longue, blanche, éternelle. Là-bas, le toit de la pension où il passait ses vacances du temps de sa jeunesse. Rien ne semble avoir changé.
Souvenirs.
Pourtant il le sait, plus loin, en suivant la côte vers le Croisic, ce n’est plus qu’une grande zone pavillonnaire pour citadins en mal d’iode. Une laideur bétonnière aux multiples baies vitrées.
Qu’importe !
Il lui reste cette plage préservée, cette demeure bourgeoise dont il enviait le luxe, les automobiles sidérantes arrêtées devant le porche, les parasols de paille nichés sous les arbres où s’étendaient des femmes en chapeaux, des hommes en polos. Elle est vide, mais il peut deviner encore le murmure des conversations, un rire, un pas, le frôlement d’une étoffe.
Il s’assied au piano, commence à improviser une musique qui semble flotter sur l’air.
Quand il était adolescent, chaque soir, il allait dans ce coin de rochers un peu plus loin. Il sortait sa flûte et jouait dans la nuit au rythme des vagues. Combien de fois a-t-il imaginé une jeune fille, une femme peut-être, qui serait là, quelque part, invisible. Cachée, elle n’oserait approcher, écoutant sans bouger le flux des notes sur le reflux des eaux. Puis un soir très doux, elle oserait, s’avancerait, se blottirait contre lui, sans un mot.
Rêve.
Elle n’est jamais venue. Il a vécu d’autres choses. Il ne regrette rien.
Aujourd’hui, il a acheté cet endroit, ce piano dont il sait jouer maintenant, et, tranquille, il envisage sa fin de vie face à l’océan, tous ses souvenirs posés là près de lui, troublants et superbes à la fois.
Il joue.

Elle entend le parfum d’une musique qu’elle connait.
Qu’elle reconnait.
Qui lui tord le cœur.
Elle flotte sur l’air comme autrefois, les notes en perles de tendresse intimement mêlées au frôlement des flots, aux battements de son cœur. Ce n’est plus une flûte c’est un piano, mais la promenade est tout aussi belle.
Elle vient dans la pénombre, regarde, cachée. Dans la silhouette qui se penche sur l’instrument, elle retrouve l’image du gamin qui jouait en bougeant si peu.
Elle n’a jamais osé s’approcher, se découvrir.
Trop timide.
Et puis il a disparu… pendant toutes ces années.
Elle ne regrette rien, elle a vécu une belle vie. Tant de rencontres, tant de moments précieux.
Et la voilà revenue, et le revoilà, lui.
Osera-t-elle ?
Elle hésite.
Demain ?
Non, plus le temps ! Elle s’avance, entre dans le cercle de lumière.
Il ne s’arrête pas de jouer, tourne simplement son visage pour la regarder.
Un vieil homme, une vieille femme.
Il ne dit qu’un mot, le même qu’elle a dans la tête.
‒ Enfin !
Ils sont si beaux en cet instant…

Photo : Intemporelle

Nuit sans lune

‒ Elle sort de chez des amis, marche dans la ville, rentre chez elle. Il fait nuit, tard.

‒ Bon début. A moi. C’est un quartier ancien, des pavés, des maisons de pierres blanches aux longs volets fermés.  Les lampadaires, accrochés sur le ciel sombre et sans lune, détourent les ombres d’une lueur blafarde.

‒ Elle porte une longue robe de soirée noire qui la caresse d’une onde de satin. De longs cheveux jusqu’au bas du dos.  Un dos offert, superbe, d’un décolleté large jusqu’aux hanches, profond jusqu’au creux des reins.  Des talons bien sûr, hauts bien sûr, qui résonnent sur les murs, tailladent le silence.

‒ Joli portrait, je l’imagine bien Elle fait de grands pas, pressée de retrouver sa maison confortable et douce. Inquiète.

‒ Inquiète ? Non. Ce n’est pas la première fois qu’elle rentre tard, le quartier est calme, il ne fait pas froid, il n’y a pas de brouillard, alors elle se promène.

‒ Bon si tu veux, mais il faut un « Soudain ! ».

‒ Non, pas un « Soudain ! » comme tu dis, juste une impression subtile, qui monte derrière elle, un son.

‒ Un écho ?

‒ Voilà, c’est ça, un écho. Il lui semble que le claquement de ses talons se mêle d’un autre son plus mat. Comme quelqu’un qui la suivrait en prenant le rythme de sa marche, précisément.  Elle s’arrête.

‒ Et ? Car il y a un « et », c’est obligatoire maintenant.

‒ Oui mais pas tout de suite. Pour le moment, rien. Le silence. Elle laisse passer un instant, les sens aux aguets, repart.

‒ Et ça recommence.

‒Bien entendu sinon il n’y aurait pas d’histoire. Elle stoppe brusquement pour surprendre son suiveur.

‒ Oui. Elles font toutes ça et ce n’est jamais une bonne idée.

‒ Tu crois ? En tout cas, le pas ne s’arrête pas cette fois, continue régulièrement, approche.

‒ Voilà, c’était sûr. J’imagine que plutôt que de s’enfuir, elle se retourne, attend, les mains moites, le cœur qui bat vite, qui bat fort.

‒ Evidemment qu’elle fait ça, ce n’est pas une poule mouillée, cette femme.  Le pas s’amplifie, il est juste là derrière ce coin. Le voici, c’est…

‒ C’est X224, le robot androïde détraqué, le tueur fou de la vingtième galaxie. Il stoppe, la fixe de son œil unique, métallique, froid comme une lame. Il est capable de décapiter n’importe qui à n’importe quelle distance d’un simple coup de langue. Ah ! Je t’ai eu là.

‒ Oups ! Oui, mais connaissant ta duplicité, je l’avais prévu, j’ai la parade qui te laissera coi.

‒ J’aimerais voir ça.

‒ Eh bien regarde. Ce que tu n’avais pas prévu, c’est que la soi-disant proie de ton X224 à la noix, redevient à cet instant, ce qu’elle a toujours été, le requin-doppelganger  infraluminique, énorme, monstrueux, mais féminin quand même. Elle s’était déguisée en jolie femme pour coincer ce mâle débile qui empoisonnait la galaxie de ses meurtres en série. Elle ouvre sa large gueule aux trois rangées de dents bien brossées et l’avale d’une bouchée. Il est digéré sans avoir le temps de comprendre ni de bouger sa langue de crétin. Puis, la belle créature se repoudre le nez à trois naseaux,  remets en place ses cheveux blonds, un petit raccord de rouge sur ses quatre lèvres pulpeuses et allons y, elle allonge son torse superbe pour s’évanouir dans l’espace étoilée de cette nuit sans lune.

‒ N’importe quoi !

‒ Eh, eh ! Oui mais c’est toi qui a commencé.

‒ Je l’admets. Et si nous passions à quelque chose de plus câlin. Tu veux une larme de champagne.

‒ Avec plaisir, mais d’abord, cesse de me caresser la nageoire avec ta huitième tentacule, ça me trouble.

‒ Eh, eh !

‒ Ih, ih !

Photo : Rosa Rossa

Matutinalement votre

Il se redresse dans le noir, s’assied sur le lit d’un seul mouvement souple du buste.
Pas besoin de regarder sa montre, il est six heures, il le sait. Son horloge biologique ne le trompe jamais.
Un geste vers l’interrupteur. Une lumière jaune tire de l’ombre un papier peint délavé, une armoire, une table, une chaise usées, le lavabo au robinet goutteur et la douche de plastique opaque. Un hôtel sans étoile, bien suffisant pour une nuit.
Il se lève, s’approche du miroir ébréché, un filet d’eau glaciale.
Dans la glace, un type aux cheveux noirs ébouriffés le regarde sans sourire. On lui donne quarante, quarante-cinq ans, des dents blanches, la peau fine, une vigueur d’athlète. Il en a cinquante-deux. Il n’en tire aucune gloire, juste de la chance et un peu de sport.
Il se lave soigneusement les dents, puis se rase tout aussi précisément, en prenant son temps. Ne pas se couper, ne pas laisser de zones de poils égarés. Depuis toujours il fait chaque chose avec méthode et flegme.
Il prend sa douche qui ne devient chaude que lorsqu’il en sort, s’habille d’une chemise gris-bleu, d’un pull, d’un jean. Puis il range ses affaires de toilettes,  le pyjama, le slip,  la chemise de la veille, bien pliés dans une petite valise pratique et maniable.
Un dernier regard en tour d’horizon, vérifier qu’il n’a rien oublié dans la chambre.
Six heures quinze. Il sera là-bas à six heures trente comme prévu.
Une légère faim.
Normal, il n’a pas pris de petit déjeuner, il doit rester à jeun. Il mangera plus tard.
La réception est vide à cette heure matinale. Il pose la clef sur le comptoir, il a payé la veille.
La rue est déserte. Ce sera une journée chaude mais, pour le moment, une petite brise rafraîchit l’atmosphère. Cent mètres à faire.
L’immeuble. Confortable, presque luxueux. La plaque de métal jaune lui précise l’étage. Ils sont trois médecins et deux avocats dans ce seul porche.
Le gardien a laissé la porte ouverte pour sortir les poubelles. Il entre, traverse le hall de marbre blanc, s’engage silencieusement sur la moquette qui suit l’escalier.
Quatrième.
Porte gauche.
Il sonne. Tintement léger dans les profondeurs de l’appartement qui doit être immense. Un long moment à attendre, bien droit devant l’œilleton qui l’observe.
Un grognement de clef que l’on tourne, une barre qui glisse suivi d’un cliquetis compliqué, un médecin méfiant.
‒ Bonjour Docteur.
Le type qui vient d’ouvrir est chauve, les yeux vaguement exorbités d’un myope sans lunettes, un pyjama rouge à rayures noires où le bouton du haut manque. Il se gratte la tête.
‒ C’est à quel sujet ?
‒ Je m’appelle Robert.
‒ Ah ?
Il n’en dira pas plus. Profitant de ce moment de pause interloquée, Robert lui tranche la gorge de son couteau à bout recourbé, affuté comme un rasoir. Il s’est déplacé pour éviter la giclée du sang qui inonde la moquette et le mur du palier. L’autre gargouille, cherche un souffle qu’il n’a plus, oscille debout sur ses pieds, avant de glisser doucement au sol sans un bruit, les yeux ouverts sur l’infini, le pyjama dévoilant une poitrine malingre tachée de rouge.
Un meurtre bien effrayant comme prévu.
Robert essuie l’arme sur le mouchoir préparé, redescend l’escalier à pas feutrés. Le concierge sort sa dernière poubelle en grognant sans remarquer l’homme-chat qui s’efface dans son dos.
Robert s’éloigne d’un pas tranquille, anodin, sort la lettre qu’il a préparée.
« Cible annulée de la façon bien rougeoyante demandée. En attente du deuxième versement. Robert »
Robert glisse son courrier dans la boîte, s’achète le journal du dimanche au kiosque, entre dans le bar, le Balkanic, commande un café et deux croissants.
Il a le temps, son train ne part qu’à onze heures trois.
Il ouvre son journal. Le café est bon, les croissants chauds et croustillants, il est sept heures douze.
Il aime profiter de ces moments matutinaux.
Et, bien entendu, il ne s’appelle pas « Robert ».

Les plumes

Allongée, plutôt qu’assise, sur le grand fauteuil du salon de cet abruti, Aurélia observe Giancarlo avec qui elle sort depuis trois mois maintenant.
Désespérant.
Il cause, il cause, il cause, c’est tout ce qu’il sait faire.
C’est pourtant avec sa verve qu’il l’a draguée, ce jour d’été, dans ce petit bar si désuet du cinquième. Il faisait beau, elle s’ennuyait en terrasse, il avait des dents blanches et l’accent italien.
Elle craque toujours pour des types dans la trentaine, avec du bagout, des dents étincelantes. C’est une manie.
Ensuite, elle découvre un égo d’hippopotame, un cerveau de poulet, une naissance à Vierzon et le dentifrice Gibbs, celui à la rose entre les dents.
Cela ne rate pas.
Ici, le portrait se complète d’une voiture de sport bruyante, inconfortable et décapotable, d’un goût de chiotte pour les fringues comme pour la déco, et d’une bande de copains totalement crétins, assortis de Bimbos rieuses à gros seins siliconés.
La soirée traîne en longueur comme d’habitude entre les bavasseries de tous ces péteux et les rires éclaboussants des grognasses.
Il va être temps de quitter tout ce petit monde définitivement, de prendre des vacances de bêtise.
Fini les trentenaires, le prochain sera soit un jeune type à modeler, soit un vieux pour se blottir.
Mais d’abord, rompre. Un moment qu’elle apprécie, qu’elle renouvelle avec créativité pour chaque amant.
Cette fois, elle a commencé en choisissant, sans le prévenir, cette tenue . Du bleu, des plumes pour l’envol, de la transparence pour dévoiler, et rien en dessous pour ne pas décevoir.
A peine une robe, plutôt une chemise de nuit de soirée mais beaucoup plus érotique.
Lorsqu’il l’a vu arriver dans cette anti-tenue, Giancarlo en a eu le souffle et la parole coupés, ce qui n’est pas dans ses habitudes. Il s’est approché, tentant de lui interdire l’accès.
‒ Pas en public, quand même ?
‒ Mais si. Et toujours pour des occasions particulières.
C’en est une.
Elle est plutôt fière du silence masculin pour son entrée, pas mécontente non plus de la crispation palpable des greluches, et puis la soirée a continué comme si de rien n’était.
Mais, heureusement, Giancarlo ne devrait plus tarder à exploser. Il parle, parle encore, mais arbore son teint vert-rouge des grands moments, le regard en biais, la crispation de la bouche, le tremblement des doigts.
Un petit effort supplémentaire devrait être suffisant. Elle s’étire d’abord voluptueusement, le calme se fait. Elle se lève, tranquille, se dirige vers le bar, attitude lascive, regard voilé.
L’atteindra-t-elle ?
Elle compte mentalement : cinquante secondes, vingt-cinq, dix, maintenant.
‒ Tu as fini de me foutre la honte avec ton look de prostituée ?
Voilà !
Elle se campe, droite, les mains sur les hanches, les yeux plantés dans les siens.
‒ Mais non ! Pas un « look de prostituée », l’allure d’une sorcière-oiseau qui te quitte définitivement en s’envolant pour jamais.
Elle court, trois pas, franchit la fenêtre, se jette du balcon dans un froufroutement de plumes et de tulle.
Quinzième étage.
Hurlement incrédule.
Les hommes se précipitent, Giancarlo en tête.
Hagard.
Quarante mètres plus bas, rien. Ni cadavre sur le bitume, ni sang sur le trottoir. A l’horizon d’une fin de jour pâlie, une corneille noire leur lance son cri grinçant, franchement moqueur, avant de disparaître dans la nuit.
‒ C’est possible ça ?
‒ Eh bien non, enfin, je ne croyais pas…
Jambes molles, suées, terreur frissonnante.
Bien fait !
Cachée derrière la rambarde du balcon supérieur où elle s’est accrochée puis hissée en souplesse, Aurélia regarde son ex et sa bande de nazes avec un plaisir satanique. Ils ne dormiront plus jamais si bien.
Un bruit.
Elle se retourne.
Derrière la vitre, un type, la trentaine scintillante, en slip, se regarde dans un miroir en faisant briller ses dents. Il est mignon.
Allez une jolie sorcière à la surprenante, ça ne peut lui faire de mal !
Quoi ?
Vous ne changez  jamais d’avis, vous ?

Photo : Dita Von Tease

Le coup de foudre

Dorian envoie deux coups d’accélérateur, histoire de faire ronfler le moteur de son roadster  BMW Z3 modèle M, et de claquer le beignet au jeune crétin à sa droite.
321 chevaux, ça calme.
Enfin, ça devrait.
Mais le petit mec à cheveux jaunes, arrêté au feu en même temps que lui, continue de faire pétarader  le moteur ridicule de son pot de yaourt GTI. Ces jeunes n’ont plus le sens de la dignité.
Tant pis, il le grattera au démarrage et on n’en parlera plus.
Pour le moment, Dorian a un problème plus important. Son meilleur pote, Adrien, vient de lui demander d’être l’un de ses témoins de mariage.
Au secours !
Dorian revoit leur bande des quatre en chasse de femelles dans les boums de leurs dix-huit ans, en recherche d’aventures libido-intello dans les soirées étudiantes de leurs vingt, en baguenaude de cuir, de fesses, de sexe, dans les boites de nuit de leurs trente.
Ne jamais s’attacher, prendre, se barrer, telle était leur devise.
Et puis voilà.
Fred, dit la Mornifle, marié, deux gosses.
Fabien, dit l’Echalas, marié deux gamins et un en devenir.
Et  pour finir Adrien la caboche, le plus créatif de la bande, avec cette femme pas plus moche qu’une autre mais pas mieux non plus.
Comment s’appelle-t-elle ?
Il ne sait plus, c’est dire.
Du coup, hier, la terrasse de sa maison de campagne, un soleil qui se couche dans un dernier ramage rosé, un bon whisky doré de vingt ans d’âge, et vas-y que tu m’expliques tout ça.
‒ Non, tu vois Dorian, pas vraiment d’explications. Tu fais le Kakou, tu dis que tu te feras pas prendre, et puis soudain elle passe. Tu entends comme un énorme « BRAOUM » dans ta tête et c’est fait, l’amour vient de te tomber dessus. C’est la seule, c’est elle, c’est tout. Tu n’as plus qu’une envie, vivre le reste de ta vie en sa compagnie ou en tout cas les trois prochaines années.
Tu parles d’une explication !
BRAOUM ?
Et pourquoi pas SPLASH ou VRAM tant qu’on est dans les onomatopées.
Ou VROOOM. Ce serait bien dans son cas VROOOM.
Un bête coup d’accélérateur et hop, il serait amoureux.
De sa voiture alors. Voilà une femelle qui ne renâcle jamais.
Il rit silencieusement en faisant grogner les cylindres et puis…
Il la voit.
Elle traverse la place, là bas. Une blonde impossible, longue, fine, en robe bleue mouvante, ouverte sur les épaules, enlaçant pour mieux les dévoiler ses jambes à chaque pas.
Fabuleuse.
Il se sent craquer, il se laisse aller.
« BRAOUM » !
‒ Ça ne va pas pépère ? T’as pas vu que le feu était encore rouge ?
Le chauffeur du poids-lourd sous lequel il vient d’encastrer son monstre à 250 tickets est de mauvaise humeur. On le serait à moins, il y a une rayure d’au moins dix centimètres sur le bas de son semi-remorque.
Pire, le jeune niais se marre dans sa boite de conserve.
Et la beauté ?
Disparue bien entendu.
Si c’est ça l’« AMOUR » qui fait « BRAOUM », franchement, il n’a pas les moyens.

Savoir

A cet instant, il sut.
Quoi ?
Il ne savait pas mais il savait qu’il savait sans savoir ce qu’il savait.
Cela n’avait aucune importance de ne pas savoir ce qu’il savait car l’important était de savoir qu’il savait même sans savoir ce qu’il savait.
Il avait changé de côté, il était maintenant du côté de ceux qui savaient, voilà tout.
C’était un progrès pour le savoir de l’humanité et le sien en particulier.
Alors, tout content de son nouveau savoir, il alla savourer une Suze à l’estaminet d’à côté.
Qui s’appelait le Savoy.
Comme par hasard.
Comme il s’asseyait, il avisa une femme qui semblait s’ennuyer, une tasse vide dans une main, un regard vide dans l’autre, l’impression de ne savoir quoi faire ni de sa tête ni de son corps.
Elle ne savait pas la malheureuse.
Il s’approcha.
– Je vous paie un verre ?
– Je préfèrerais que vous me payiez ce qu’il y aura dedans.
– Si vous voulez.
Il lui fit le clin d’œil savant du type qui sait, elle s’immobilisa, le fixa.
–  Quoi ? J’ai un bouton sur le nez ? dit-elle.
– Non, bien sûr que non. Savez-vous que vous avez de jolis yeux.
– Ouf ! Nous revoilà en terrain de connaissance, bien crétin, bien convenu, comme j’aime. Savez-vous que pendant un court instant j’ai cru que vous étiez un de ces satires sapajous, savants à deux sous, qui vous assènent leur soi-disant savoir sans soucis, sans cesse et sans sentiments.
– Oh ! pas du tout mon genre.
– Je le vois bien, tant mieux.
Dans la seconde, il oublia tout ce qu’il savait.
Et le reste.
Il y a dans la vie…
De vraies priorités.
Sachez-le.

L’ours

Elle lit.
Pas lui.
Lui, il regarde ses jambes. Elle a de jolies jambes.
Que lit-elle ?
« L’Orientale ».
Drôle de livre, drôle de titre, drôle de photo de couverture ! Qui en est l’auteur ?
Il penche la tête.
Nine Moati ?
N’importe quoi ! A peine un nom, même pas un prénom. Qui pourrait appeler son enfant Nine ?
De toute façon, il déteste les livres.
Trop de textes.
Il préfère les femmes.
Moins de textes.
En fait pas toujours. L’actuelle est souvent un peu trop littéraire à son goût. Il ne réussit pas toujours à l’arrêter, pas toujours à la comprendre non plus. C’est comme les mots croisés, horizontalement, tout va bien, mais dès que l’on passe en position plus ou moins verticale et qu’il faut que ça corresponde, il perd pied.
Pour l’instant, elle se tait, liseuse-rêveuse absorbée par ce truc.
Tant mieux.
Il revient à sa contemplation. Elle porte une robe de laine blanche très courte qu’il apprécie,  les jambes sont gainées de longues chaussettes qu’il apprécie encore plus.
Sexy.
Lentement, elle laisse descendre sa main, caresse l’ours en peluche à ses pieds.
Il suit la main.
L’ours.
Crispation épidermique.
Ce mammifère rondouillard la suit partout, jusque dans la chambre, jusque dans le lit.
Elle lui dit bonjour le matin, lui offre son dernier baiser le soir.
Au début, il a pris sur lui, apprivoisé l’animal, décidé que c’était beaucoup moins encombrant qu’un chien, qu’un chat, qu’un lapin, qu’un rat. Pas d’odeur, pas de nourriture à donner, pas d’agressivité déplacée.
Un ersatz pratique et sans danger.
Tu parles !
Très vite, il n’a plus supporté cette présence obsédante.
Jaloux d’une peluche !
Il a tenté tout et même le reste pour se débarrasser de ce plantigrade crispant.
Le laisser dans l’appartement quand ils sortaient, l’abandonner au restaurant, le glisser par mégarde derrière un canapé, le pousser sous la table du salon d’un pied maladroit.
Peine perdue.
Elle ne l’oublie jamais, ne pense qu’à lui, le cherche, le retrouve.
Les hommes dans sa vie ne sont que des passants sexuels, des outils guère plus utiles qu’une bêche ou un marteau, le bestiau poilu est son seul maître après Dieu.
Très bien, ça va changer.
Il peaufine sa stratégie en un quart de seconde. Ramper sans bruit, approcher pendant qu’elle se passionne pour sa lecture puis jeter l’objet par la fenêtre ouverte et après…
On verra ce qu’on verra.
Plus qu’un mètre, cinquante centimètres, deux centimètres, trois milli…
Au moment où il va toucher la « chose », un camion de trente-six tonnes lui tombe sur la nuque en deux coups de poings efficaces.
Knock-out.
Réveil, le derrière dans la poubelle de l’immeuble, la valise de vêtements à ses côtés, un mal au crane carabiné et un petit mot charmant collé sur le front : « En dérangement »
Très drôle.
Se souvenir…
Les gonzesses littéraires : A éviter
Affublées d’un ours en peluche : Deux fois.
Championne du monde de boxe poids-léger : Changer de trottoir.
Et surtout…
Cesser de draguer dans les salles de musculation proches des bibliothèques.

Dimanche sans parapluies

‒ Tiens, il a l’air de faire beau ! se dit-il en s’étirant dans son lit.
Il se leva joyeux, appuya sur le bouton de la télécommande. Le volet roulant remonta dans un ronronnement tranquille et rassurant.
Bien !
Il pleuvait.
Zut !
Il chercha le porte-parapluie, il était vide bien entendu. Il avait du oublier l’engin baleiné à l’épicerie du quartier.
Il irait demain.
On était dimanche, il préférait se recoucher que de traîner sous la pluie.
Ce qu’il fit.

‒ Tiens, il a l’air de faire beau ! se dit-elle en repoussant gaiement ses draps de satin rose.
Elle courut ouvrir les persiennes, ne négligeant pas pour autant de se mirer dans le miroir.
Joli déshabillé de dentelle, et puis ces cheveux ébouriffés lui faisaient un visage charmant.
Tant mieux !
Il pleuvait.
Tant pis !
Sur la petite commode de bois verni, pas de parapluie.
‒ J’ai du l’oublier à la mercerie, pas de problème j’irai lundi.
Elle retourna rêver de prince, de pommes, de baisers, de chevauchées merveilleuses et boisées…
Dans ses draps de satin roses.

‒ Qu’est-ce que c’est que ces deux branquignoles ? se dit l’auteur en regardant ses personnages ronfler joyeusement dans son ordinateur. Comment veut-on que je fasse une histoire romantique dans ces conditions ?
Il se leva en grommelant, ajusta sa robe de chambre écossaise, se gratta la fesse puis le crane qu’il avait chauve, traina ses charentaises usées jusqu’à la fenêtre, entrebâilla le volet.
Il pleuvait.
Comme par hasard !
Il n’eut à vérifier ni le porte parapluie, ni la commode, il ne possédait aucun des deux objets pas plus que de parapluie.
Alors il retourna se coucher dans son canapé écossais usé.
Il y a des jours comme ça.

L’étang

Au bout du chemin tracé dans les herbes se tient une clairière.
Non, pas une clairière.
Un étang lisse, pâle, niché dans un écrin de verdure, bien blotti de longs arbres droits qui lui font comme une pelisse, un miroir de ciel clair dans un chatoiement d’ombres et de lumières mouvantes.
Il s’assied évitant de piétiner, d’écraser, de détruire. Juste un espace pour se poser.
Le silence bruisse d’une multitude d’éclats de rire, d’états de vivre, de joie partagée.
Un poisson claque l’eau d’une gerbe multicolore.
Un passereau déluré vient boire une goutte.
Une grenouille commence son bavardage, une autre l’accompagne, bientôt elles sont dix, elles sont vingt.
Il est bien.
Il pose sa main droite soigneusement derrière lui, puis la gauche, se penche en arrière le front en l’air, les yeux fermés. Une brise de soleil vient jouer sur la ridule de son front.
Chaleur douce.
Il écoute.
Un froissement juste en lisière du bois, ne pas regarder trop vite.
Un museau, deux yeux aux grands cils, une silhouette blottie dans la pénombre.
Une biche.
Ne pas bouger.
Sonnerie.
Portable.
Elle s’enfuit d’une dérobade.
Message.
─ Que faites-vous mon ami ?
Il répond d’un index rageur.
─ Je songeais, ne vous déplaise.
─ Vous songiez, j’en suis fort aise. A moi évidemment ?
─ A vous… évidemment.
Menteur.
Il repose la machine.
Crispation, d’abord.
Mais l’ombre est si douce, l’herbe si tendre, l’air si transparent.
Lentement la rêverie revient.
Il s’enfonce de ciel en arbres, de plumes en vent, clapotis discrets, feuilles qui craquent.
Il respire à peine.
Attentif.
Peu à peu, indicible, fragile, l’étang reprend son babillage.
Il n’ose ciller.
D’abord, par strates successives, reviennent les coassements, puis les frôlements, pépiements, les badinages.
Il entrebâille une paupière.
A l’autre rive l’oiseau trottineur pioche de nouveau des gouttelettes de lumière.
La biche ne reviendra pas.
Bien sûr.
Mais peut-être un autre visiteur s’il sait attendre.
Il guette.
Un mouvement à l’orée des buissons… les feuilles bougent, ce n’est pas le vent.
La sonnerie du portable encore.
Nouveau message.
Sans lire il prend la mécanique infernale,  ajuste, l’envoie voler au-dessus du bouillon. Elle coule d’un gargouillis agréable.
Tout à l’heure il regrettera, il le sait, mais pour le moment c’est un délice.
Il va pour se réinstaller et puis…
Lui vient…
Un doute.
Combien de portables gisent au fond de cette mare ?
Il cherche, inquiet, repère un papier gras, un goulot de verre brillant sous un buisson, une canette abandonnée sur une rondeur de sable.
Un bidon écrasé à la bave huileuse.
Il a soudain un goût amer en bouche qui ne passera pas si vite.
Humainement votre !

Songe d’un matin de printemps

Solitaire, dans le matin tranquille, elle regardait le pont disparaissant dans la brume.
C’était superbe.
Elle songeait à cette humanité qui, elle aussi, disparaissait dans la brume.
Elle songeait…
Il s’approcha, lui posa la main sur l’épaule.
Elle sentit son odeur de moisi, de tabac froid, avant d’entendre sa voix graillonnante.
– Dites-donc, c’est un scandale, vous n’avez pas mis votre masque, vous êtes vraiment une inconséquente, mademoiselle, comme tous les jeunes. Vous mettez tout le monde en danger, j’ai bien envie de vous dénoncer…
Elle se retourna.
Il y eut un vieux supplémentaire dans les statistiques des décès.
Pas mort du Covid.
Ouf !