en te rêvant

La cuisine est propre, tout va bien. Jean-Paul range le balai, la serpillière, derrière la porte du placard.
Un dernier regard.
Impeccable !
On se croirait dans le catalogue « Ma Maison » à la rubrique « l’Intérieur Parfait ».  Il est fier de lui.
Il a fait repeindre en rose une semaine plus tôt. L’envie d’un petit côté Kitch, gai, à part. C’est très réussi.
Aimera-t-elle ?
Une légère inquiétude.
Il passe dans la salle à manger plus classique, avec des lignes droites, des meubles clairs, de profonds canapés de cuir blanc, une cheminée centrale. La table est mise, deux couverts de porcelaine, verres en cristal, des bougies, une bouteille d’un Châteauneuf du pape qui va bien.
Il s’installe dans le canapé replace dans l’alignement le second verre sur la desserte.
Tout est prêt.
Il ne cherche pas à l’impressionner, juste qu’elle soit bien, heureuse. Elle est si belle. Il aimerait que leur histoire commence sur un moment magique. Il aimerait aussi qu’elle dure plus longtemps qu’à l’habitude.
On sonne, c’est elle.
Fabuleuse.
Une souple robe blanche à petits pois et bordures rouges qui met en valeur sa chevelure sombre, un décolleté carré  pas trop profond mais pas trop sage quand même, trois rangées de volants pour découvrir les chevilles fines, les chaussures du même rouge que sa bouche, du même rouge que son bracelet.
Patch, son teckel fou, déboule la queue en bataille et lui lèche la main. Bon signe. La précédente, il avait commencé par la mordre et même si ce n’était rien, elle n’avait pas aimé.
Elle se penche, le caresse, sourit.
Soudain la pièce s’illumine, le soleil est partout, la vie est belle.
Jean-Paul sourit à son tour. Il a la sensation de planer dix centimètres au dessus-du sol, c’est très agréable.
‒ Pas eu de problème pour trouver ?
‒ Non, vos explications étaient très claires.
‒ Un petit verre pour commencer ? J’ai un très bon Pinot des Charentes.
‒ Avec grand plaisir, j’aime beaucoup le Pinot.
Jean-Paul débouche la bouteille d’un seul geste ce qui est rare, remplit à moitié les deux petits verres sans qu’une goutte ne se perde. Tout va donc très bien.
‒ J’ai préparé quelques amuse-bouche.
‒ Laissez Jean-Paul, je m’en occupe, ça me fait plaisir.
Elle se lève avant qu’il n’ait pu réagir, passe dans le coin cuisine.
‒ Comme c’est joli ce rose ! Savez-vous que c’est ma couleur préférée ?
Il ne savait pas. Il rougit d’être si bien tombé.
Elle passe un petit tablier blanc qui lui sied merveilleusement, ouvre le four, s’exclame en retirant le plateau.
‒ Ça sent très bon.
Et une douche épaisse descend du plafond, les noie tout deux d’une cataracte d’eau glaciale.
‒ Dégage pouilleux, tu gènes.
Jean-Paul s’éveille d’une brutale redescente sur la terre.  L’hiver, la rue, le froid.
Le type des services de nettoyage, que les copains appelle «La Hyène »  pour sa vicieuse brutalité, continue d’arroser, d’un jet d’eau vachard, le carton, les quelques affaires du clochard, et tout ce qui traîne sur le trottoir. Jean-Paul s’enfuit, trempé, claudiquant, de ce coin qu’il croyait tranquille sous ce pont, pour s’enfoncer dans le brouillard glacé.
‒ Ça me fout la gerbe ces détritus humains.
Voici le second, le collègue, qu’on appelle « Le Philo » pour son verbiage pédant. Les deux font la paire aussi méchants l’un que l’autre.
‒ Faut s’méfier, ça vous ficherait la chtouille le temps de respirer cette merde !
Jean-Paul, en fuyant, a abandonné quelques fringues, un sac plastique, un vieux journal de mode. « Le philo » s’arrête sur une photo. La belle Dita Von Tease, en robe d’été, sort un plat du four dans une cuisine rose pastel, un teckel brun à ses côtés.
‒ C’est qui cette meuf ?
« La Hyène » approche, regarde, siffle entre ses dents.
‒ Putain, j’me la f’rais bien pour mon goûter.
Et les deux, en se marrant, continuent leur chemin.
Il pleut sur Paris.

Photo : Dita von Tease

Un parfum

Il vérifia chaque fenêtre, la fermeture du gaz, les robinets de la baignoire. Sa valise était prête dans l’entrée, son manteau posé bien en évidence.
Bien.
Il entra dans sa chambre.
Elle était là.
Il ne fut pas étonné. Sans bien savoir pourquoi, il l’attendait.
Elle se retourna… lentement.
Il
lui sourit.
Elle lui rendit son sourire.
Il s’avança, tendit la main vers son visage. Elle arrêta son mouvement d’un geste, posa son doigt sur sa bouche dans un « chut » doux, tendre et silencieux.
Lentement elle disparut, ne laissant qu’un parfum fragile comme accroché à l’ombre des murs et un foulard de soie flottant dans l’air. Il prit le foulard, le porta à ses lèvres, s’emplit de la fragrance délicate.
Intense.
Il le glissa dans sa poche, sortit.
Il enfila son manteau, attrapa sa valise, ferma la porte de l’appartement.
Vérifia qu’elle était bien close une fois.
Puis une seconde.
Puis une troisième…
Il commença à descendre l’escalier. Le taxi lui avait confirmé qu’il attendait devant l’immeuble, le billet d’avion était dans son sac, l’horaire exact avec une bonne vingtaine de minutes d’avance.
Bien.
N’avait-il pas rêvé ?
Il mit la main dans sa poche.
Le foulard était là. Une onde de parfum monta jusqu’à lui.
Tendre, capiteuse.
Il se sentit heureux comme jamais.
Puis il monta dans le taxi.

Piscine-Party

– Non.

– Quoi, non ?

– Tu ne peux pas sortir comme ça.

– Pourquoi ?

– Eh bien, cette robe ressemble plus à une chemise de nuit qu’à une robe et ce décolleté. Je te l’ai dit, c’est une soirée habillée.

– J’ai mis des gants.

– En effet. Des gants de stars qui montent au dessus du coude, des gants qui ne disent qu’une chose : « Enlevez-les moi si vous êtes cap ! »

– Exactement.

– Cela ne va pas.

– Mais si ! Je te rappelle qu’une soirée dite habillée comme tu l’annonces, peut devenir une soirée déshabillée assez rapidement. Ces messieurs chics, bide et fric en avant, viennent accompagnés de femmes belles, très bien habillées, qui ne sont pas du tout leurs femmes et qui finissent généralement, en fin de soirée, plutôt déshabillées. Comme toi et moi d’ailleurs.

– Oh !

– Je te rappelle que la dernière fois, tu avais disparu et que je ne t’ai retrouvé que bien tard, et pas du tout où tu aurais du te trouver.

– Je cherchais les toilettes.

– Tu me l’as dit déjà. Il semblerait qu’elles étaient prés de la piscine où se baignait une de ces beautés dont j’ai déjà parlé.

– Tu t’imagines tout de suite le pire.

– Ou le meilleur. Alors cette fois, comme je ne veux plus faire tapisserie dans tes soirées soi-disant habillées, je me suis habillée déshabillée juste pour dire à ces messieurs à gros bide et gros sous : « Venez, je suis avec lui mais je ne suis pas sa femme ».

– Oh !

– Tu l’as déjà dit.

– Tu vas me couvrir de ridicule.

– Mais non, tu vas faire type riche, à gros bide, qui a les moyens de se payer une femme chic, belle, qui ne soit surtout pas sa femme. Je pense que ce sera bon pour tes affaires.

– Je n’ai pas de gros bide.

– Mais ça viendra. Prends la Jaguar, ce sera mieux, elle est plus confortable que la Ferrari.

– Ah très bien.

– …

– Dis ?  J’ai brusquement un doute… confortable pour quoi ?

– Je t’en pose, des questions, sur les piscines, moi ?

 

Photo : Dita Von Tease

 

Le livre

J’ai pris le livre sur la table du salon, j’ai cherché le bouton de mise en marche, la prise, la batterie, il n’y en avait pas.
Etrange.
Je l’ai ouvert.
Aucune mise à jour n’a retardé le chargement, pas de délai d’attente, le texte était là, écrit, sans rafraichissements d’images intempestifs.
Je n’ai pris aucune lumière bleue dans la rétine, pas besoin de lunettes de protection.
J’ai commencé à lire, un peu inquiet quand même.
J’ai tourné la page.
Les pages suivantes étaient là. Je n’ai même pas vu le processus d’installation du texte tant c’était rapide.
Alors j’ai tourné les autres pages vite… pour voir.
Eh bien, croyez-moi si vous voulez, il n’a pas planté une fois.
Même pas un léger bug, aucune lenteur.
Tout était en place au fur et à mesure, juste comme si c’était naturel.
Alors, j’ai été voir la date de fabrication de la machine…
1973 !
Waoh !
Et il fonctionne toujours !
Et avec cette fluidité !
C’est pas mon ordinateur, déjà quasi obsolète après deux ans d’utilisation, qui en fera autant.
Ils étaient forts les anciens !
Quand même.

Fantasme léopard

Elle me regardait, je ne savais quoi dire.
Ce qui ne m’arrive pas si souvent, avouons-le.
Ensemble léopard pour chaussures sauvages à talons hauts, crinière de tigresse sur fourrure de peau brutale, elle était plutôt belle.
Un rien inquiétante pourtant.
Que me suggérait-elle ?
Voulait-elle évoquer la cruauté d’une jungle restée vierge ?
Sous-tendait-elle que la plus sophistiquée des femmes reste une panthère ?
Ou s’agissait-il d’une invitation à un combat de bêtes aussi terrifiant qu’érotique ?
Je m’interrogeais.
Ses tailleurs Chanel sur dessous Aubade m’avait habitué à plus de douceur, à moins de rudesse aventureuse. Je ne suis pas de cette race qui fit les explorateurs et les missionnaires. Je suis de celle qui créa la Bourse, les visons, les nuisettes en dentelles et les voyages à Venise.
En toutes circonstances, je préfère contrôler les choses. Les fantasmes comme les ébats sexuels n’y font pas exception.
J’envisageais donc une fuite discrète et de bon ton. Il faut savoir laisser aux autres les découvertes hasardeuses, le danger, les territoires hostiles.
J’étais presque à la poignée de la porte lorsque qu’elle me dit.
‒ Tu sais, il y a ce qu’il faut ici pour dresser les animaux sauvages et en faire des tigresses de salon. Elles ne demandent que ça.
Elle me montrait des bracelets de corne, des liens de soie, un masque d’or, un foulard qui pourrait éventuellement servir de bâillon.
Je me ravisais.
Qu’il s’agisse de civiliser les populations primitives, de mettre le joug ou de dresser les animaux rétifs, depuis Philippe le Bel, ma famille a toujours su comment s’y prendre.
Je m’y attelais donc. C’est le mot et il ne fut pas surfait.
Au final, je trouvais l’expérience plutôt agréable.
Comme quoi on a toujours raison de le dire…
Noblesse oblige !

Photo : October Divine

Le chemin dans la dune

Une allongée de jambes, un dernier repli de sable, le sommet de la dune.
S’arrêter.
Regarder.
Le sentier avance encore de quelques mètres pour s’interrompre en brisure d’ombre devant une plage claire, lisse, bordée de la couture double d’une frisée de vagues. Puis c’est le bleu-sombre de la mer griffée de courtes fronces claires, le bleu-cobalt d’un ciel de nuages translucides.
Un vent léger.
Sourire.
Quelques pas de plus. Le sol est tendre, doux sous le pied nu, chaud mais sans bruler. Les poteaux de bois, de parts et d’autres du chemin, dessinent de leurs pointes effilées un territoire sombre sur la rondeur du sable blond. Deux sont entaillés d’une plaie graphique.
Esthétique.
Il aime ça.
Il est le premier ce matin à venir ici. Pas une marque humaine devant lui, pas une trace. Par où sera-t-elle passée qui est partie plus tôt ? Sans doute par l’autre accès, moins sauvage, plus formaté.
Sur le passage, cinq touffes d’herbes impertinentes frisent leurs plumeaux à la brise tendre. Plus haut, elles deviennent nombreuses, rassurées, en troupeau de hérissons ébouriffés.
Un joli endroit vraiment.
Il s’installe les jambes en tailleur, sort un crayon de sa poche, ouvre son carnet de croquis.
Et d’une série de gestes sûrs, il stoppe la mer, le ciel, les nuages, il bloque la brise sur le court buisson qu’elle broussaille, il estompe d’un fusain précis le creux sinueux sur les poteaux, la marque de leurs ombres sur le sable.
Tout se fige dans cet instant-là, à cet endroit-là.
Dessinateur.
Dans trois jours, quatre au maximum, ce sera une huile, une toile.
Peintre.
Et nous pourrons, nous aussi, nous poser au bord de ce sentier un matin d’été.
Tout voir, tout sentir, tout retrouver dans cet instantané.
Arrêt sur image.
Il a fini, se relève, s’époussète, s’en va  rejoindre celle qui l’attend.
Pas nous !
Car j’ai décidé comme lui de stopper mon histoire ici, juste sur le bord de ce chemin, au moment exact où il a reposé le crayon, rangé le carnet.
Nous n’irons pas plus loin.
Moi aussi, je sais figer le temps.
Arrêt sur écriture.

Peinture : Jean-Hubert Paillet

La rencontre inversée

Elle descendait l’avenue.
Il la remontait.
Elle se moulait ce jour-là d’une robe à rayures d’été, une robe de fête, une robe de rencontres au décolleté gracieux, une robe assortie du chapeau souple et chic qui lui seyait idéalement.
Un grand chapeau.
Il arborait pour sa part un pantalon clair, une chemise de soie, un canotier décalé, désuet,
Très élégant.
Il marchait d’un pas fluide, sentant l’aventure qui approchait.
Une femme sans doute.
Et quelle femme !
Elle rêvait tout en glissant d’une onde légère sur la hauteur de ses talons fins.
– Ce serait bien, se disait elle, s’il portait un canotier, désuet bien sûr, mais si élégant.
Elle appréciait beaucoup les hommes en canotier.
– Ce serait bien, se disait-il, si elle se trouvait vêtue de rayures.
Il adorait les rayures.
Elle stoppa au dixième lampadaire juste avant le repli de la chaussée, ferma les yeux attendit un instant, un instant long et tendre.
Puis elle regarda.
Il n’y était pas.
Il marchait sur une autre avenue, dans une autre ville.
D’ailleurs ce n’était même pas une avenue, c’était un boulevard.
Quel crétin !

Photo : Idda Van Munster

En te croisant

Assis dans le métro, le front posé sur la vitre maculée, Adrien regarde défiler le mur de pierres noires.
Sans le voir.
Sans entendre le claquement des bogies, le hurlement des ferrailles, le chuintement du vent sale qui fuse par la fenêtre.
Sans sentir ce mélange de poussière, d’odeurs aigres, de sueur.
Habitude.
Cinq fois par semaine depuis dix ans, il parcourt les mêmes ruelles souterraines sans plus remarquer les graffitis, les affiches déchirées, les carreaux éclatés.
Il ne remarque pas non plus les trois femmes qui tendent la main, l’homme qui n’a qu’une jambe, le couple qui caresse un enfant trop calme, allongé sur une couverture usée.
Pas un regard pour le kiosque où il n’achète jamais rien.
C’est son univers du matin, son paysage trop connu. Il y possède ses trajectoires, ses réflexes inconscients, le ticket que l’on glisse, la porte qu’on pousse, le passant qu’on effleure.
Efficacité de rat.
Ce soir, il reprendra dans l’autre sens le même trajet, un peu moins rapidement, fatigué mais toujours aussi précis, toujours aussi  aveugle, sourd, muet.
Protégé.
Chaque jour il retrouve  les mêmes silhouettes interchangeables penchées sur leur portable, une ou deux lisant un livre ou un magazine, les écouteurs aux oreilles, les regards vagues, le silence de tombeau d’êtres sans paroles emportés dans ce vacarme de forge.
Paris au quotidien.
Pourtant, aujourd’hui,  c’est différent, il songe, il se prépare.
Après l’escalator puis les escaliers, il sortira sur l’esplanade perdue de vent, de pluie, de soleil l’été. Comme une gifle en pleine face.
Il aura quelques dizaine de pas encore avant d’arriver à la tour vitrée où il travaille.
Depuis trois mois, pendant cette centaine de mètres, il croise…
Une apparition.
Une femme blonde, étonnante, comme surgie d’un film des années cinquante avec chaque matin une tenue différente. Quelquefois un tailleur ajusté, puis c’est une robe courte, le lendemain une longue jupe qui flotte autour de ses jambes.
Toujours particulièrement belle, toujours incroyablement chic.
Elle ne marche pas, elle vole au ras du sol, fluide, immatérielle, si calme dans ce monde qui court.
Il a rangé chacune de ses toilettes dans sa mémoire, les fait défiler le soir comme on parcourt une revue de mode. C’est son moment de plaisir de la croiser, son instant de bonheur avant qu’elle passe laissant flotter une fragrance de parfum de luxe.
Elle pourrait sembler inaccessible, mais, il est certain que s’il l’accoste, elle l’écoutera.
Sans savoir pourquoi, il sait que c’est elle, qu’elle est pour lui.
Il suffit de lui parler.
Alors, il s’est concentré pendant ses insomnies, a mis en place depuis une semaine chaque mot, chaque silence, chaque formulation.
Il est prêt.
La rame s’arrête dans un criaillement de freins martyrisés, il jaillit plus vite que d’habitude.
Pas d’escalator aujourd’hui, trop lent. Cinq, dix vingt, trente, cinquante et trois marches, le chiffre exact avant le pallier, deux pas et demi pour atteindre le second escalier, cinq dix cinquante et trois, passer le portillon, encore une volée plus courte.
Il débouche sur la grande aire de pavés blancs, les grands miroirs sur le ciel gris. Quelques passants pressés. Pas encore beaucoup de monde, il est tôt.
La voici.
Elle approche sans se presser. Aujourd’hui c’est une jupe corolle rouge vif assortie à son foulard, à la couleur de sa bouche, un corsage ajusté, marron et noir, pour des escarpins assortis.
Elle croise son regard, lui sourit, passe.
Il se retourne, l’observe qui s’en va, silhouette superbe dans le soleil qui se lève.
Ce n’était pas le bon jour, il le sait, il lui parlera…
Demain.

Les deux fumeurs

330, 224, 209, 0, 1, 476

Orléans.
Rue des Carmes.
Jacques se promène, mains dans les poches.
Il ne fait pas très chaud.
Cette rue qui était l’une des plus gaies et vivantes de la ville est devenue peu à peu un cimetière.
Les édiles ont cru bon d’installer un tramway, d’éliminer les arbres, de les remplacer par une longue esplanade de pierres blanches, torride l’été, glaciale l’hiver.
Les commerces traditionnels ont disparus les uns après les autres. Terminé ce petit café qui faisait le coin, cette terrasse minuscule aux tables à carreaux rouges. Fermé ce bazar où l’on trouvait de tout depuis la serpillère jusqu’aux lampadaires de jardin. La boucherie n’est plus qu’une vitrine de fleurs, le cordonnier une vitre brisée où meurent les araignées. Même la pharmacie vous fixe de ses carreaux blêmes aux papiers déchirés.
Quelques éclopés, on ne sait trop comment, survivent. Le coiffeur aiguise ses ciseaux devant sa porte, tablier de cuir à l’ancienne, calvitie, bavardage. La mercière un peu courbée papote avec la fleuriste aux cheveux mi blonds, mi blancs. L’épicier marocain choisit trois pèches pour une grosse dame à caddy et tablier fleuris.
Dinosaures. Ils n’en ont plus pour longtemps.
Voici la place de la Croix Morin.
Deux arbres en pot, facile à déplacer mais rachitiques, tristes. Un bar se proclame « Le Bistrot », mais n’est tout au plus que le « hall de gare » avec ses tables en plastique, ses chaises en fer. Un « Net Phone », un coiffeur rapide, un traiteur japonais encadrent une devanture rose aux lettres effacées.
Mais, là-haut, pipe au bec, sourire aux lèvres, le petit homme est toujours présent.
Jacques s’assied sur le banc rond autour d’un platane épargné, sans feuilles. Un clin d’œil à son compagnon perché.
Il sort tranquillement sa pipe, la bourre.
Songeur.
Voilà soixante ans aujourd’hui qu’il vient dire bonjour à son copain le fumeur, assis sur son toit. Quand il a commencé, il avait vingt ans. Il se souvient de sa découverte, de ce petit bonhomme posé sur cette pierre, le nez en l’air, rêveur, fumeur de pipe.
Ils se sont plu tout de suite.
Ensuite, au minimum une fois par semaine, il venait faire un coucou, fumer à deux un moment. A l’époque, le coin était agité. On courait, on gueulait, on riait, on s’interpellait.
On finissait par le connaître, il était devenu une figure du quartier. On le saluait.
Sans bien comprendre.
Parfois une ombre s’asseyait, discutait. Il y a eu des rencontres qui ont durées.
C’est là qu’il a croisé sa femme, là qu’il lui a dit qu’il l’aimait, là qu’il a fait sa demande en mariage.
C’est là qu’il est venu pleurer sur sa mort longtemps plus tard.
Soixante ans. Une vie. Sa vie
Qu’est-ce que c’est dans la durée de ce lutin de pierre que ces soixante années ? Sans doute pas grand-chose. Depuis combien de temps existe-t-il ? L’âge de cette maison ? Un siècle, deux ? Qui a pu le sculpter, assis au bas de ce toit ?
Il ne le saura jamais.
Ce sera sans doute une parenthèse d’amitié dans la longue existence fixe de ce petit personnage. Il espère qu’elle lui aura plu autant qu’à lui.
Depuis qu’il est à la retraite, jacques vient chaque jour. Il a le temps.
Il bourre sa bouffarde, la rallume, explique en bougeant les lèvres sans parler.
‒ Tu sais, aujourd’hui, c’est un jour spécial.
Demain il se fait opérer.
La prostate.
Ce ne sera rien sans doute, mais il tient à le lui dire, à ce que l’autre l’accompagne dans ce moment difficile.
Et puis, on ne sait pas, s’il devait ne plus revenir.
Il éteint sa pipe, se lève en geignant, jette un regard à son ami.
Un petit signe de la main. Demain, pour la première fois depuis vingt ans, il ne sera pas là.
Il s’éloigne lentement.
Pourquoi a-t-il la sensation, sans se retourner, que le petit bonhomme de pierre à ôté sa pipe de sa bouche, sourit, lui murmure.
‒ Bonne chance Jacques !

 

 

Gab

J’attends.
J’observe.
Ils sont deux qui se ressemblent.
L’un encore jeune, l’autre plus âgé.
Ils sont deux masses de chairs molles, deux gros bras blancs, deux triples mentons, deux yeux clairs écarquillés dans deux faces de pierrot lunaire, deux corps adipeux dans deux survêtements gris maculés de taches brunes.
Le plus jeune a les mains aux hanches, le sourcil hagard. L’autre, sans doute le père, une bouche en station de métro.
Ils se regardent, inertes devant l’ordinateur incompréhensible.
Guichet automatique de banque.
La carte ressort pour la seconde fois,  pour la seconde fois la main grasse la récupère.
– Boh, ça marche pos !
– Attends.
Le père la prend, l’essuie sur le bord de la manche crasseuse.
– Recommence.
Il recommence, tape son code, déchiffre les inscriptions cyrilliques.
Sibyllines.
Incompréhensibles.
– Y vôs Pas !
De nouveau le carré de plastique ressort.
Encore perdu.
Ils se reculent, tous deux en même temps, fixent avec  haine l’engin.
Désapprobateurs.
Leurs épaules tombent d’un coup, ensemble. Ils ont si souvent perdu à ce genre de jeux.
Si souvent.
Ils retournent à pas lents vers la Mercedes-break bignée de toutes parts.
Je laisse s’enfuir deux trois secondes puis m’avance à mon tour.
Je glisse ma carte, tape mon code, récupère quarante euros.
Ouf ! Ils m’ont fait peur, ces deux zigotos.
Je m’éloigne.
Le fils, qui s’apprêtait à se poser dans l’automobile déjà ouverte, se relève avec une vitalité qu’on ne lui donnerait pas.
Il se campe devant l’outil électronique, le fixe, yeux dans le cadran, se penche…
Et lui crache au clavier un glaviot rédhibitoire.
Je souris malgré moi.
Tout en retournant vers le véhicule qui grommelle déjà, il lâche entre les dents en lançant un dernier regard à la machine indocile.
– Conasse !
Je ne souris plus.