Cadavres exquis 3.

Je mets en ligne ce roman au fur et à mesure de son écriture. Si vous prenez en marche, vous pouvez en lire le début en cliquant sur la rubrique « Mon roman en cours ».

‒ Où sommes-nous ?
‒ Sur la route d’Orléans. Nous y serons bientôt.
La nuit est toujours là, la pluie aussi.
Elle s’étire, elle n’a plus froid, plus de migraine non plus. Sa tête est comme un désert vide, calme. Reposant.
Ne pas tenter de se souvenir.
Pas encore.
‒ Comment vous appelez-vous ?
‒ Paul, Paul Klee… en tout cas ce soir. Et vous ?
‒ Je ne sais pas, j’ai un trou dans la mémoire. Non, pas un trou, un gouffre de mémoire plutôt.
Elle sourit.
Il ne dit rien, n’insiste pas.
Elle lui en sait gré.
La nuit fait place à des faubourgs humides, des lumières brumeuses, une zone commerçante. Un train passe, au loin, sur leur gauche. Des phares, des fenêtres mouvantes, des silhouettes estompées.
Tiens ! La pluie s’est arrêtée.
‒ Sandra. Que penseriez-vous de Sandra ? Il me semble que je devais porter un prénom dans ce goût-là.
‒ Ça me convient. Pourquoi pas Sandra ? Très joli.
Il lui jette un regard. Châtain-clair, petite, un visage rond, de grands yeux bruns, une bouche fine et un nez en trompette, blottie dans son manteau avec des airs de chatte. Des pieds mignons.
On passe sous un pont de béton, l’entrée d’une autoroute à leur  droite. Les lumières se font plus régulières, les lampadaires plus citadins.
‒ On arrive. Vous avez faim ?
Mais oui, elle a faim, très faim même.
‒ C’est bon signe.
Un coup d’œil à sa montre.
‒ Il n’est pas trop tard. Je vous emmène dans une brasserie que j’aime, l’Eucalyptus.
Les rails sont là qui longent l’avenue, un train freine dans un hurlement de fer qui cisaille la tiédeur ouatée du véhicule, des maisons serrées, des commerces aux vitrines éclairées.
‒ Vous connaissez Orléans ?
‒ J’y ai vécu… il y a longtemps. De bons souvenirs.
La gare qu’elle guettait, pareille à toutes les gares avec ses poutrelles d’acier verdi, sa salle des pas perdus qu’elle a juste le temps d’apercevoir puis se dresse un immeuble immense, vitré de bas en haut.
‒ Ça a changé ici, c’est nouveau cet immeuble. Pourquoi pas ! Ce n’était pas une belle place, ça l’améliorerait plutôt.
La voiture s’engage sous un tunnel, débouche sur un boulevard dont on perçoit les arbres aux branches grises dressées vers le ciel noir.
Il se gare d’un geste précis dans une place en épi.
Le moteur s’éteint. C’est à peine si l’on perçoit un ronronnement qui s’estompe.
‒ Quel silence !
‒ C’est une Jaguar. Confortable, souple, efficace quand il faut, pas trop tape-à-l’œil, que demander de plus ? J’appelle ce véhicule mon salon roulant.
‒ En effet !
Elle ne dit pas « Quand on a les moyens ! », mais le pense. Que peut-il faire dans la vie ? Industriel ? Il en a l’air. Pas un commercial en tout cas, il a trop d’allure. Ou alors dans le luxe. Mais non, il aurait une BMW ou une Alpha, pas une Jaguar.
Galant il fait le tour de l’automobile, lui ouvre la portière.
Un souffle glacé.
Elle avait oublié qu’il faisait froid.
‒ Votre manteau ?
‒ Gardez-le vous aurez plus chaud, votre imperméable est encore trempé et puis ce n’est pas loin.
Elle marche à pas lents. Éviter de glisser avec ses hauts talons sur le trottoir mouillé.
Un regard aux maisons qu’elle longe, belles, massives, hautes ouvertures fermées de volets bien entretenus, ferronneries aux balcons. Orléans est une ville qui a des moyens.
Deux trois piétons pressés, un couple, les croisent sans les regarder.
Il la suit tranquillement, une main dans la poche.
Elle se sent rassurée.
Étonnant pour un homme qu’elle ne connait que depuis quelques heures.
Un large fuseau de lumière illumine la rue.
L’Eucalyptus.

 

 

Cadavres exquis 2.

Silence.
Il fait bon dans l’habitacle.
Les lampadaires défilent, s’estompent, disparaissent.
La nuit.
De temps en temps, une gerbe de phares.
La pluie s’intensifie.
Insidieusement, puis à gros bouillons qui claquent sur le métal.
Le véhicule ne ralentit pas, traçant sa route comme happé par la buée.
Elle n’a pas bougé.
Combien de temps ?
Impossible à savoir.
Quelle importance ?
Elle se décide à bouger, pose la valise à ses pieds, se frotte le visage.
Une main lui tend une serviette.
‒ Merci.
Elle enlève son imper, le pose à l’arrière sur le siège de cuir blanc, s’essuie soigneusement.
Délicatement.
Les cheveux, le visage, le cou, les bras.
Elle soulève sa jupe, essuie les bas.
Pourquoi des bas ?
Enlève ses chaussures.
Les pieds nus sur la moquette.
Elle pose la serviette sur ses genoux.
Se tourne.
‒ Bonsoir dit-il.
‒ Bonsoir répond-elle.
Il sourit en la regardant puis revient à la route.
Un éclat de phares l’illumine un instant.
La trentaine, un visage pale, nez droit, bouche fine, yeux noirs, cheveux noirs bien coiffés.
Des traits marqués, du caractère.
La nuit retombe avec juste les lucioles du tableau de bord, le jaillissement d’eau des phares sur la route.
Elle se détend, allonge ses jambes.
Odeur d’humidité.
Elle frissonne.
‒ Tenez.
Il passe le bras vers le siège arrière, tend un manteau.
Un manteau profond comme un duvet.
Elle se love comme une chatte, les jambes serrées sous elle, blottie. Une odeur d’homme, un parfum musqué, une douce chaleur.
Des lumières.
Un hameau.
Qui fuit.
Elle s’endort.

Cadavres exquis 1.

Chapitre 1.

Elle marche.
Elle marche à pas lourds, fatiguée.
Elle avance sans savoir où elle va sur cette route humide.
Elle avance depuis longtemps déjà.
Combien de temps ?
Elle n’en sait rien. Le temps est devenu aussi lourd que ses pas, que ses jambes qui lui font mal, que cette tête qui la lance d’une migraine agressive.
Il a plu, il ne pleut plus. La route est lisse, brillante de la clarté glauque des réverbères. Il doit y avoir une ville quelque part. Où ? Elle ne se souvient d’aucune ville. Sa mémoire est trop lasse pour les souvenirs. Juste une douleur derrière le front.
Elle marche. Un pas, puis l’autre.
Et chaque pas est plus lourd à avancer que le précédent.
Il a plu.
Elle est trempée malgré cet imper court. Sa jupe colle sur ses bas, son pull sur son caraco de dentelles.
Etrange.
Pourquoi des bas ? Pourquoi cette lingerie fine ?
Elle ne sait.
Qui était-elle avant de marcher sur cette route, car il y a eu un avant, elle en est certaine. Un prénom flotte au fond de sa mémoire, juste à portée de son cerveau. Elle tente de le capter, il s’enfuit.
Elle porte une valise. Pourquoi ? Qu’y a-t-il dans cette valise ?
Là encore, il n’y a que le vide. Une petite valise, rouge.
Elle est trempée, elle a froid, mais elle pousse ses jolis escarpins à talons qui continuent de progresser.
Un ronronnement sourd derrière elle. Une voiture, énorme, presque silencieuse, stoppe à sa hauteur.
Elle cesse de marcher.
Maintenant qu’elle s’est arrêtée, elle sent qu’elle ne pourra repartir.
Elle ne bouge pas, fixe le bitume.
La porte de la voiture luxueuse s’ouvre. Si le type qui conduit lui dit quoi que ce soit, elle saura lui répondre. Ne jamais monter dans une voiture inconnue lui disait sa mère. C’est vrai elle avait une mère.
Mais non, il ne dit rien. La porte reste simplement ouverte. Elle voit deux yeux qui brillent, même pas son visage.
Il attend.
Sans rien dire.
La pluie se remet à tomber en longs traits glacés.
Alors elle monte.
Elle est si fatiguée.
Elle n’a rien à perdre après tout.
L’automobile redémarre dans un feulement aquatique.
Les roues tracent une double ligne dans la couche liquide.
Deux sillons éphémères
Qui s’effacent vite pour ne laisser que la brillance d’une surface lisse comme un miroir.
Comme sa mémoire.

Cadavres exquis : préface

Une idée m’est venue parmi beaucoup d’autres (J’ai plein d’idées, c’est là mon moindre défaut)
Et si je mettais ici le roman que je suis en train d’écrire…
Au fur et à mesure de son écriture, dans sa version brute avant correction puis recorrection, donc avec les fautes, les erreurs de style, les répétitions, que vous me pardonnerez (enfin j’espère).
Une façon comme une autre de me donner un certain rythme.
Et peut-être pour vous un certain plaisir de découvrir une histoire en train de se composer.
Alors tentons le coup avec celui  que je commence d’écrire en ce moment.
Son titre : « Cadavres exquis ».
Le début ici bientôt….