Il y a une femme dans mon café.
Je m’approche un peu plus pour mieux voir.
C’est Daphné.
Que fais Daphné dans mon café du bar de la Place de la Mairie qui, comme son nom l’indique, est on ne peut plus tranquille d’habitude ?
Jusque là, les expresso qu’ils servaient dans ce bar n’avaient pas de goût mais pas de créativité non plus. Des expressos rassurants en un mot.
Et puis voilà…
Daphné.
Bon il est vrai que Daphné a toujours su se mettre dans des situations pas possibles. Il est certain d’autre part que j’aurais du l’appeler depuis plus de trois jours et que, de peur de savoir dans quelle catastrophe elle s’était encore fourrée, je ne l’ai pas fait. J’aime beaucoup Daphné. Elle a un petit grain de beauté juste là que j’adore particulièrement, du souffle et de la résistance, mais bon, c’est une mine d’ennuis, et parfois, les ennuis, moins j’en ai mieux je me porte.
Tant pis. Daphné dans mon café ce n’est pas possible, je l’appelle.
Pas le temps. Mon portable affiche « Daphné » en lançant le cri rageur que j’ai placé pour elle.
– Allo ?
– Coucou, devine, c’est Daphné. Je t’appelle parce que je viens de rêver que j’étais toute nue dans ton café et qu’il était trop chaud.
– Ah ?
– Mais il y a au moins trois jours que tu ne m’as pas appelé mon cochon et voilà le résultat, je rêve de toi… et toute nue encore.
– Euh… oui… je…
– Mais ça tombe bien que je t’ai, tu vas pouvoir m’aider, parce qu’il m’arrive une de ces emmerdes, tu ne vas pas le croire… Tu as toujours ton pistolet.
Et merde !
Je regarde mon café, plus de Daphné.
C’est toujours ça.
Les roses
Elle regardait l’échoppe de la fleuriste, songeuse.
A quoi pouvait-elle penser ?
A un amoureux peut-être, à sa mère, ou tout bêtement à une envie de fleurs.
Je m’approchai, lui murmurai à l’oreille très doucement.
– Et si un inconnu vous offrait des fleurs ?
Elle ne bougea pas, à peine un clignement de ses cils qu’elle avait longs.
– j’en serais ravie.
– Ne bougez pas.
J’entrai dans la boutique, lui commandai un bouquet de roses rouges magnifiques, revint, mis un genou en terre.
– Permettez-moi, belle inconnue, de vous offrir ces roses en gage de mon admiration éternelle.
Elle sourit, prit le bouquet.
– Et maintenant, me lancai-je tout à mon enthousiasme, me permettez vous de vous offrir des fleurs d’un autre cachet, des fleurs peintes sur votre corps nu que j’imagine d’albâtre. Je suis dessinateur voyez-vous et j’aime dessiner des fleurs sur les femmes qui me plaisent.
Elle sourit derechef, ni surprise ni choquée.
– Mais bien volontiers, conduisez-moi à votre atelier, je serai ravie d’être croquée par vous…
Sans laisser le temps changer la donne je la précédai vers mon atelier tout proche, elle, ma belle inconnue superbe, parfumée des roses de ce bouquet aussi rouge que sa bouche vermeille.
– Ce sera cinq-cents francs, me dit-elle …parce que c’est vous.
Cendrillon
Les jambes étaient longues, belles. Il rêvait d’elle le nez aux oiseaux, le sourcil un peu froncé, concentré.
– S’il te plait ! lui-dit-elle. Invente-moi une histoire, un jeu !
– Un jeu qui serait une histoire, j’ai ça. Jouons donc à Cendrillon.
Elle sourit.
– Cela semble évocateur. Raconte.
– Pour cette histoire, il te faut des chaussures. As-tu, dans ta garde robe à multiples facettes, des escarpins de vair ou de verre ?
– J’ai des escarpins de plastique, transparents comme de l’eau claire.
– Mouich. Cela pourra faire l’affaire mais n’en abuse pas. Possèdes-tu une tenue de princesse, des bas de princesse, des dessous de princesse.
– Oui. J’ai toujours rêvé d’être une princesse.
– Alors va te préparer, je t’attends dehors pour t’emmener au bal.
Elle courut se faire merveilleuse.
Elle commença par le maquillage qui fut long, compliqué, car les deux premiers essais ne lui convenaient pas.
Elle continua par des dessous de satin, puis de soie, s’attarda sur une dentelle, choisit une transparence de vair ou de verre, revint à la soie, plus chic, assortie aux bas de même matière.
Elle avait huit robes qui pouvaient convenir. Après une série d’essais non couronnés de succès, elle opta pour la treizième, glamour, vintage, et chiffre porte bonheur.
Tout était parfait, les escarpins lui seyaient, il ne restait que les bijoux, ce fut un peu long. Elle opta pour une rivière de diamants et deux boucles de corail clair.
Quand elle sortit, joyeuse, les lampadaires éclairaient la nuit.
Bien noire.
Bien tard.
Sur une citrouille posée devant la porte de son loft de princesse, un mot prétendait.
« Il est minuit passé, ma jaguar s’est transformée, je suis parti avec la fée ».
A Paris
A Paris.
Descendre un escalier.
Regarder la seine qui est si grise, les péniches qui sont si longues, le ciel qui n’est pas si bleu, les arbres, les passants qui passent sans vous regarder.
Admirer les femmes qui sont si belles.
Et puis croiser une beauté qui remonte pendant que vous descendez.
S’arrêter.
Faire demi-tour, ré-escalader quatre à quatre, l’air de rien.
En arrivant sur le quai, essoufflé, la découvrir dans les bras bêtes et musclés d’un bellâtre plus beau que vous.
Râler.
Se dire : Mais qu’est-ce que je fais là ?
Se demander : Mais où j’allais déjà ?
Et redescendre…
Un escalier.
A Paris.
Photo : L’intemporelle éphémère
Des airs
‒ Tu sais que tu ressemble prodigieusement à Carole Bouquet ce matin. J’adore Carole Bouquet.
Elle tourne la tête, l’observe, l’œil froid. Allongé sur le lit dans la fausse pause décontractée qui l’avantage, il est plutôt beau gosse, on ne peut pas dire. Ventre plat, jambes musclées, bras souples, gueule d’ange, vingt-huit ans.
Con comme une valise.
‒ La semaine dernière, je ressemblais à Cyd Charisse, il y a deux jours c’était Lauren Bacall, hier Grace Kelly et maintenant Carole Bouquet. Ce n’est plus un carnet de rendez-vous, c’est un étalage de fleuriste.
‒ Que des stars, et de quelle classe !
Il arbore ce sourire fat qu’elle ne supporte déjà plus après à peine quinze jours.
‒ Et, sais tu seulement comment je m’appelle… vraiment.
‒ Mais oui… Evidemment… euh…
Elle laisse planer le silence une poignée de secondes puis presse le bouton de son majordome beau, chic, baraqué et toujours un peu jaloux.
‒ Charles ? Une merde à débarrasser.
Il a l’habitude.
Apparition
Le meilleur moment de la journée.
Huit heures du matin. Du soleil, de la chaleur mais pas trop.
Assis confortablement dans mon fauteuil de rotin préféré, devant ma table en teck lustré, un café chaud à point dans un bol de faïence clair, deux tranches de pain complet recouvertes d’une fine couche de beurre, alignées en parallèle dans l’axe exact de la petite cuillère, un kimono de soie rouge-bordeaux agencé gracieusement sur mon corps musclé, la baie vitrée qui baigne la pièce d’une clarté rose orangée.
Bien.
Je prends un morceau de sucre de canne, le fait glisser doucement vers le liquide fumant.
Ne pas éclabousser.
A cet instant précis, la porte blindée de mon appartement… de célibataire s’ouvre en coup de vent. Mme A.A., l’une de mes clientes, je suis gestionnaire de patrimoine à mes moments perdus, traverse la pièce dans un élan efficace assorti d’un tailleur-chanel gris du plus bel effet, pour disparaître derrière la porte côté jardin, ma chambre.
Il semblerait que j’ai encore oublié de fermer à clef hier. Argh !
Je pâlis.
Vision hallucinée de mon imagination scabreuse ou réalité fulgurante ?
Qu’est-ce que la femme d’un industriel coté en bourse pourrait bien fiche dans mon appartement… de célibataire ?
J’envisage le pire.
Je palis derechef.
Foin des hypothèses triviales, restons dans le pragmatique. Je repose délicatement le second sucre déjà préparé, me lève, organise mon kimono élégamment sur mon corps d’adonis, puis ouvre la porte susdite d’une poigne ferme.
Je reste béant.
La dame est allongée sur mon lit… de célibataire, n’ayant conservé sur son corps d’albâtre qu’un frisson de dentelles, un porte-jarretelles, une paire de bas sur une paire de jambes si longues que j’en ai des frissons, et deux petites chaussures qui ne demandent qu’à être enlevées.
─ Ce crétin couche encore avec une de ses greluches de secrétaires, alors, c’est décidé, je le trompe avec mon banquier.
Elle conclut, joliment boudeuse.
─ C’est plus chic.
Sans attendre, elle se bande les yeux, s’alanguit sur ma couverture d’alépine blanche et crie… mais avec distinction.
─ Je suis à toi. Fais de moi… tout ce que tu voudras !
Ah.
Qu’auriez-vous fait à ma place ?
Je sors de la chambre, traverse jusqu’à la porte blindée, la ferme à triple tour, vérifie que les cinq serrures sont bien dans leurs clenches. On n’est jamais trop prudent.
Et retraverse dans l’autre sens pour lui faire… tout ce que je voudrai.
Je ne perds jamais une cliente.
C’est un principe.
Commercial.
Photo : Alcina Aubade
Magique… ou pas !
Ce matin, je me lève d’assez mauvaise humeur. Le matin n’est pas ma tasse de thé ou plutôt si car je déteste le thé.
J’ouvre ma porte, envisageant de prendre ma voiture pour aller à un rendez-vous qui m’attendait avec quelque impatience croyais-je mais vous allez voir que ce n’était pas complètement vrai.
Et qu’est-ce que je découvre ?
Qu’il pleut à seau, à verse, à tombereaux entiers, que c’en est une pitié toute cette eau jetée en pure perte sur la voie publique.
Et vraiment humide bien entendu.
Que fait la police, je me le demande ?
Ce qui serait bien, que je me dis à moi-même (car je me fais souvent des réflexions très intelligentes à moi-même), c’est que cette pluie s’arrêtasse ce qui éviterait que je me mouillasse.
Et aussitôt, la pluie cessasse.
─ Tiens ! Que je me réflexionne.
Je prends donc sèchement ma voiture, je traverse la ville et j’arrive en vue du carrefour du boulevard machin truc avec les avenues machin chouette et machin chose.
A cet endroit, vous le savez aussi bien que moi, se positionne un feu tricolore particulièrement pervers. Quand on approche il est vert, quand on veut passer il est rouge.
Les feux tricolores sont ainsi, abscons et obtus.
Il était vert.
Ce qui serait bien, que je me redis à moi-même avec cette présence d’esprit dont j’ai déjà parlé plus haut, ce serait qu’il restât dans cet état jusqu’après mon passage.
Et aussitôt, il reste vert.
Je passe.
─ Tiens ! Tiens ! Que je me reréflexionne derechef.
Je me gare devant l’immeuble de cent quatre vingt étages et des bananes où doit m’attendre avec une certaine impatience (croyais-je) mon rendez vous, sors de ma voiture, pénètre le hall et me trouve devant l’ascenseur que vous imaginez.
Le genre, car ils sont tous comme ça, à vous faire poiroter des heures devant un bouton allumé qui vous proclame… qu’un jour… peut-être… mon ascenseur viendra.
Ce qui serait bien, que je me reredis à moi-même (Vous ai-je exprimé combien je sais être clairvoyant et futé lorsque je suis en discussion avec mon moi intérieur ?), c’est qu’en appuyant sur le bouton il s’ouvre.
J’appuie.
Et aussitôt, il s’ouvre.
─ Tiens ! Tiens ! Tiens ! Que je me rereréfléxionne, c’est donc un don.
Intéressant !
Et je file vers les étages.
Je sors de l’ascenseur.
Accueil cosy, moquette et secrétaire bien chics comme il sied.
Surprise, mon interlocuteur est occupé.
Si je veux bien attendre quelques minutes.
Je grommelle.
Je ronchonne.
Je marmonne.
Je m’assieds.
Je triture deux trois journaux sans intérêt, je gribouille un truc sur mon carnet à spirale, et au bout de 23 longues secondes et sept centièmes infinis, je commence à m’ennuyer.
Bon !
Que faire ?
Utilisons mon don tout neuf que je me dis (Vous ai-je ? Ah bon !).
Je regarde donc la secrétaire.
Ce qui serait bien que je me dis à moi-même en détaillant sa tenue, c’est qu’elle me fasse un joli striptease
Sans prétention, je ne suis pas difficile.
Avec la musique d’ambiance sirupeuse du lieu, ça pourrait fonctionner.
Comme ça je me désennuyerais tranquillement, je dégrommèllerais, déronchonnerais, démarmonnerais, et tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Eh bien croyez-le ou pas.
Elle ne le fit pas.
Ce qui prouve mieux qu’un long discours que les dons ne sont plus ce qu’ils étaient.
Ce qui est bien triste.
Les secrétaires non plus vous me direz.
Mais ça on le savait déjà.
Miss Météo
Beauté fatale
Dragon
Un petit dialogue écrit ce jour pour un atelier d’écriture auquel je participe.
Les obligations : Une fée d’automne à la voix fluette, un salon dans une vieille maison et un animal choisi au hasard. Je suis tombé sur le dragon. Tiens ? Au hasard vraiment ?
Et, pour illustrer ce texte, plutôt qu’un dragon, je vous ai choisi une jolie fée, Rina Bambina.
Quoi ?
─ Ben non.
─ Comment ça, ben non ?
─ Ben non, je ne mettrai pas une patte dans ta boite à chaussures.
─ Ce n’est pas une boite à chaussures, c’est une très jolie maison ancienne, avec du lierre sur les murs et des petits carreaux aux fenêtres.
─Ouais, ben pour un dragon comme moi, petite maison « jolie » ou boite à chaussures « pourrie », c’est du pareil au même, je suis trop gros pour entrer dans ce truc.
─ Méééééééééh eeeeeeuh ! Tu n’as qu’à juste y entrer la tête. Je voulais te montrer le charmant salon automnal que, moi, petite fée de l’automne, j’ai aménagé avec un goût certain dont je me targue.
─ M’en fiche, j’entrerai pas et pis c’est tout !
─ Tu n’es pas gentil.
─ Normal, je suis un dragon.
─ Et si je te fais ma voix fluette. Que je te joue la musique qui te fait craquer sur ma harpe.
─ M’en fiche de ta voix fluette et de ta harpe, j’suis un dragon méchant et j’entrerai pas, nah !
─ Et si je te fais mes yeux de petite fée automnale toute triste.
─ Ah non, c’est de la triche, tu n’as pas le droit.
─ Ah non ! Pas le droit, hummmmmm ! Comme elle est triste la petite fée à son méchant dragon !
─ Bon, bon, ça va, j’y vais dans ta maison boite à chaussures de mes deux…
─ Tu n’es pas poli.
─ Normal, je suis un dragon. Bon par où qu’on peut se glisser dans ce machin, personne n’aurait un chausse-pied ?
Bradabradabrang ! Broufff !
─ Oups !
─ Waaaaaoooooinnnn ! (petite voix fluette que je ne peux évidemment vous faire ici). Tu m’as toute écroulé ma jolie maison pleine de lierre et de fenêtres à petits carreaux, tu n’es qu’un méchant.
─ Normal, je suis un dragon. Attends, ce n’est pas si grave, ça doit pouvoir se recoller… avec du scotch.
─ Waaaaaahouin ! (je ne vous fais toujours pas la voix fluette, pas fou). Non, c’est tout cassé et pis ça se répare pas, et pis tu n’es qu’un méchant.
─ Normal, je suis… et puis zut. Ecoute, si tu cesses de hurler avec cette voix fluette qui me vrille les tympans, je t’offre, dans ma caverne, au chaud, un thé noir dont tu me diras des nouvelles.
─ Grillé sous la braise.
─ Oui.
─ Avec du gingembre.
─ Oui.
─ Et il y aura les afters… comme la dernière fois ?
─ Evidemment… je suis un dragon quand même.
─ Chouette ! Alors je viens.
─ Comme quoi, je peux être aussi un gentil dragon parfois.
─ Ah mais non ! Ah mais pas du tout ! Moi je veux que tu sois un méchant dragon… un très méchant dragon.
─Allez comprendre… les femmes… ou les fées… ou peut-être est-ce la même chose. (Se dit le dragon en se grattant la tête qu’il a chauve et écailleuse. Normal… c’est un dragon)
Illustration : Rina Bambina