Ma vie avec Annabelle

Je me lève. Cet ordinateur ne fait décidément pas ce que je veux.
Le chien !
Je traîne un peu dans la pièce, récupère mon thé qui refroidissait sur un guéridon, m’approche de la fenêtre, jette un œil dans la rue.
Un coin de ciel se dévoile pour un rayon de soleil après l’orage. Une nuée de passants tourne le coin, envahit le trottoir d’en face, s’attarde devant le menu du restaurant chinois dans un brouillard d’exclamations, puis se délite au long du boulevard. Une femme, souriante, sort de chez le coiffeur, se retourne pour dire quelques mots à la shampouineuse, puis part à longues enjambées de nylon noir.
Je n’ai envie de rien, un goût acre dans la bouche, le cerveau marmelade.
Il y a des jours comme ça.
Je me retourne, croise le regard d’Annabelle. Elle ne dit rien, sachant par expérience que lorsque je suis dans cette disposition d’esprit, la moindre parole me crispe. Ceci dit, même sans rien dire, son petit sourire en coin m’énerve.

─ Quoi ?

─ C’est arrivé à d’autres et même parfois à des grands de ne pas être en train. Tiens, Goscinny par exemple, qui râlait comme un putois chaque fois qu’il devait créer un nouveau scénario, qui disait qu’il était nul, qu’il n’avait plus aucune idée, et puis dix minutes plus tard sa femme entendait la machine à écrire qui cliquetait. C’était parti.

Elle a raison. Mais je ne peux l’entendre à cet instant. J’ai trop l’impression d’être une bouteille vide, une plaine déserte, un arbre sans feuilles, un coléoptère sans élytres.
Je me vautre dans le fauteuil le plus profond.

─ Veux-tu que nous sortions faire un tour, ça te changerait les idées. Il y a une exposition sympa au Grand Palais.

─ Je n’ai pas envie de changer d’idées. Pour l’instant, je n’en ai pas, d’idées…

─ Tu veux que je t’en donne, moi, des idées ?

Je connais cette voix rauque. Voilà bien les femmes ! Nous sommes là, désespérés, à leur parler de nos problèmes existentiels d’autant plus importants qu’ils nous concernent personnellement, et que font-elles ? Soit elles ignorent, soit elles détournent la conversation.
Annabelle sort voluptueusement de son canapé, fait trois pas vers moi. J’ai l’impression que tout son corps ondule. Comment fait-elle ça ?
Elle s’approche, pose ses bras de chaque côté de mon visage.

─ Un petit strip-tease, Monsieur ?

Je ne dis pas non.
Je ne sais pas si la femme est l’avenir de l’homme, mais rien de tel qu’une Annabelle pour te donner des idées.

Photo : Dita von Tease

Une certaine photo

Elle s’est assise dans le salon, sur le canapé fleuri, a ouvert sur ses genoux le gros album de photos, l’histoire de leur vie en images, les souvenirs rangés à chaque page.
Il s’assied près d’elle, la trouve belle encore avec ce sourire léger, toujours un peu ironique, qu’il aime bien.
Elle ne vieillit pas, ou si peu.

‒ Regarde.

Noir et blanc. La mer, la campagne, les étés de leur jeunesse, la petite canadienne où ils tenaient si serrés, cette vache qui les a dérangés, elle ébouriffée.
Le mariage, la tante Irène et son chignon de matrone, l’oncle Albert, ses moustaches en guidon de bicyclette, la sortie de l’église convenue, le maire un peu embarrassé, le bal, le réveil des mariés.
Ebouriffés.
La naissance de Suzanne. Maternité. Un bébé tout rose, tout rond, potelé, une maman superbe et lui qui a l’air niais.

‒ J’ai l’air niais.

‒ Mais non, juste un peu impressionné.

Un premier été avec un premier enfant. La poussette sur une promenade des anglais.

‒ Nice ?

‒ Bien entendu.

Et voilà Annabelle, joufflue, rondouillarde comme une brioche de boulanger.

‒ C’est bien de toi de faire d’abord deux filles.

‒ Les choses importantes en premier, puis… l’accessoire.

Que voici. Mathieu, plus maigre, plus musclé aussi. On passe à la couleur avec son premier focus. Un garçon, il fallait ça.

‒ Il est moins rond, non ?

‒ Tu parles !

Elle rit.
Un été quelque part. Où était-ce ? La mer encore, la plage, deux bambins en culottes roses qui jouent dans le sable, un couffin sous un parasol, quelques immeubles plus loin.

‒ C’était où, ça ?

‒ La Grande Motte.

Les saisons tournent, chaque photo est annotée d’une date, d’un lieu parfois.  Les enfants qui grandissent, lui qui s’empâte. L’achat de la maison de campagne, les premiers travaux. Une soirée qu’il avait oubliée, des amis d’une autre époque.
Que c’est court une vie !
Suzanne en terminale, le bac, la chambre d’étudiante à Paris, la maison qui se vide.
Puis c’est Annabelle sur un quai de gare en partance pour l’université de Toulouse.
Tiens une image de son travail, les nouveaux bureaux. Chef de secteur, des responsabilités, des voyages d’affaire. Comment s’appelaient ces deux collègues déjà ?

‒ Baptiste et Pierre-Yves.

Elle a plus de mémoire que lui. Une photo de Mathieu avec Isabelle. Fiançailles.

‒ C’est lui qui a commencé.

‒ Normal, un garçon.

Une photo étrange au bord d’une page. Du noir et blanc de nouveau. Un cliché où elle porte un large chapeau qu’il ne connait pas, une robe d’été qu’elle n’a mise qu’une fois. Une terrasse, une table de restaurant, un horizon de mer qu’il n’a jamais vu.
Il jette un coup d’œil à la date. C’était il y a quatre ans.

‒ C’était où, ça ?

‒ A Bandol, bien sûr.

‒ Mais… je n’ai jamais été à Bandol !

‒ Ah oui ? Oups !

Elle sourit de ce petit sourire ironique… qu’il se met à détester.
Brutalement.

Mon tableau : Bal masqué

Encre de chine
50 cm par 70 cm

Tableau mis en vente  encadré de noir et protégé sous verre.
Livraison faite à domicile par l’artiste.
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(frais de livraisons compris)
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