Balade à la campagne

Edwige entra dans le bureau en coup de vent comme seule elle savait le faire. Charles releva le nez de son journal, poussa un soupir léger.
Qu’est-ce qu’elle avait encore inventé cette fois ?
Elle commençait à lui prendre la tête cette tornade permanente. Il revit Francine, la précédente, posée, tranquille. Jamais de siroco avec Francine !
Oui mais elle l’ennuyait tellement, Francine, avec ses larmes, ses lunettes, ses frisettes.
Tellement.

‒ J’ai eu une idée. Si on allait faire une balade à la campagne, ce serait chou !

Il faillit en avaler son cigare.

‒ A la quoi ?

‒ Tu vois, tu ne sais même plus ce que c’est. Ce doit être super en cette saison la campagne… les papillons, les libellules, les arbres, les fleurs… Oh oui, allons à la campagne !

‒ Mais, Edwige, c’est sale la campagne, c’est bourré d’insectes divers plus ou moins volants, plus ou moins piquants, ça sent mauvais la campagne, ça sent la bouse, la fiente, le crottin, le purin, le fumier, et j’en passe.

‒ Je le savais, tu es déjà enthousiaste. D’ailleurs regarde, j’ai mis une petite robe pimpante, printanière, verte comme les prés, transparente comme l’eau claire.

De fait.
Il se sentit craquer.

‒ Tu sais, dit-il pour dire quelque chose, ce n’est pas du tout une tenue campagnarde !

Elle sourit, jouant la surprise.

‒ Ah ? Tu crois ? Tant pis, ce sera ma tenue. Bon, alors on y va ?

Elle se dirigeait vers la porte, il frémit.
Trouver une excuse.

‒ Mais, Edwige, tu as vu, on voit la marque de tes dessous sous la robe, tu ne peux pas sortir ainsi.

Elle s’arrêta devant le grand miroir en pied de l’entrée, se tourna.
Se retourna.
Le regarda de ce petit minois pervers qui lui faisait des frissons dans le dos.
Il sentit des frissons dans son dos.

‒ Tiens ? Oui ?

Elle se passa un doigt sur les lèvres, se donna la mine d’une qui réfléchit.
Le frisson dans le dos devint sueur.
Soudain, elle leva l’index en l’air, triomphante. Elle avait trouvé.
Aïe !

‒ Je sais, je vais m’en passer de cette culotte, comme ça, on ne la verra plus et je ne choquerai personne.

Il vit voler un papillon blanc, se poser sur le bureau une libellule de soie immaculée.
Tant pis !

‒ Tu viens mon chou ? Je te laisse même choisir la voiture, Jaguar ou Porsche. Tu ne pourras pas dire que je ne suis pas conciliante.

Elle ouvrit la porte.

‒ Et si le soutien-gorge te gène, dis-le moi, j’arrangerai ça aussi.

Elle sortit.
Il posa son cigare, se leva en soupirant, suivit les rondeurs roses sous la dentelle verte.
Depuis ses seize ans, il n’avait jamais pu résister à une paire de fesses.
Surtout dans l’herbe.

 

Ma vie avec Annabelle : 16 mai 2024.

Tiens que je me dis et si que j’écrivais un petit truc histoire de bien commencer la soirée.
Voyons…
Je m’installe devant mon ordinateur et commence à réfléchir.
D’abord une femme bien entendu.
Une histoire de François sans femme, c’est comme un bœuf au mimosa braisé sans marmelade d’’orange, c’est fade.
Alors donc, une femme. La trentaine, belle, sensuelle, glamour, des bas, une jolie jupe vintage légèrement volante, un chemisier de soie tendrement ouvert de deux boutons défaits.
Juste deux ?
Non trois, soyons fous et elle aussi, qu’on aperçoive furtivement un frisson de dentelle sur la blancheur de l’orée d’un sein.
Elle se promène c’est évident, d’ailleurs il fait beau.
Je jette un œil par la fenêtre.
Il pleut.
Crotte !
Rien ne va jamais comme je veux.
Mais baste, dans mes textes il fait toujours beau, enfin généralement, et donc il fait très beau dans celui-ci et pis c’est tout. Je peux me payer le beau temps, j’ai des budgets illimités. L’avantage d’écrire.
Où se promène-t-elle ?
Ah ! Bonne question !
Dans un parc ?
Déjà fait évidemment mais ce n’est certes pas ce qui pourrait m’arrêter. Oui, cependant, aujourd’hui, je n’ai pas envie d’un parc. Je suis comme ça avec des envies et des non-envies.
Une avenue ?
Non, trop bruyant. Je veux du calme ce soir.
Alors une allée, oui très bien une allée mais pas d’un parc, un mail plutôt.
Avec des arbres, dans un mail il y a généralement des platanes, alors faisons comme ça, c’est toujours charmant les platanes.
Ah oui, n’oublions pas les maisons bourgeoises alignées sur l’autre bord. Une cour avec portail en fer forgé, des fenêtres hautes, des rideaux en toile de Jouy et des petites briquettes sur la façade pour faire style.
Tiens ! Un côté un peu anglais mon mail. Serions-nous en Angleterre ?
On peut.
Donc c’est en Angleterre. Nous verrons plus tard si elle est anglaise.
Ou non.
Il faudra la faire parler.
A découvrir…
En attendant, elle se promène, tranquille, regardant les platanes et les maisons, ravie de la fraicheur des feuillages dans cette fin de journée un peu chaude et amusée d’un monsieur très gros trainant au bout d’une laisse trop courte un chien très petit.
Il vient de la croiser. Il aimerait lui parler mais il n’ose pas. Alors il tire sur la laisse trop courte et grommelle contre son chien très petit qui n’en peut mais.
Elle sourit.
Et le voilà, lui !
Car il faut un « Lui » bien entendu.
Voyons comment sera-t-il ?
Je réfléchis…
Mais, il ne sera pas.
Tout simplement.
Car Annabelle vient d’entrer dans la pièce avec le même sourire que mon héroïne.
Mais largement plus dévêtue. Elle ne porte en tout et pour tout qu’un corset blanc transparent constellé de fleurs rouges ne masquant rien ou si peu.
Mon cerveau instantanément se fige.
Surtout quand elle me fait ces yeux là et pose son index sur sa lèvre inférieure en petite fille dévastatrice.
─ Dis-moi, François, on fait quoi ce soir que je sache si je mets ma petite jupe rouge courte ou ma longue robe de bal ?
Ah !
Que voilà un problème d’importance qui laisse la femme de ma nouvelle, son mail bordé de platanes, ses maisons bourgeoises, ce type qui arrivait et le ciel bleu comme deux ronds de flan.
Ce qui n’est pas simple à réussir, convenez-en.
Je me lève pour aller juger de l’effet des deux tenues d’Annabelle, choisir la plus sexy, prévoir la soirée et beaucoup d’autres décisions encore de primordiale nécessité.
Je vais pour sortir derrière ma dulcinée quand…
J’entends…
Une petite voix embarrassée qui me demande…
─ Et je fais quoi, moi, avec ma laisse trop courte et mon chien trop petit ?

Photo : Threnody in Velvet

Les plumes

 

Allongée, plutôt qu’assise, sur le grand fauteuil du salon de cet abruti, Aurélia observe Giancarlo avec qui elle sort depuis trois mois maintenant.
Désespérant.
Il cause, il cause, il cause, c’est tout ce qu’il sait faire.
C’est pourtant avec sa verve qu’il l’a draguée, ce jour d’été, dans ce petit bar si désuet du cinquième. Il faisait beau, elle s’ennuyait en terrasse, il avait des dents blanches et l’accent italien.
Elle craque toujours pour des types dans la trentaine, avec du bagout, des dents étincelantes. C’est une manie.
Ensuite, elle découvre un égo d’hippopotame, un cerveau de poulet, une naissance à Vierzon et le dentifrice Gibbs, celui à la rose entre les dents.
Cela ne rate pas.
Ici, le portrait se complète d’une voiture de sport bruyante, inconfortable et décapotable, d’un goût de chiotte pour les fringues comme pour la déco, et d’une bande de copains totalement crétins, assortis de bimbos rieuses à gros seins siliconés.
La soirée traîne en longueur comme d’habitude entre les bavasseries de tous ces péteux et les rires éclaboussants des grognasses.
Il va être temps de quitter tout ce petit monde définitivement, de prendre des vacances de bêtise.
Fini les trentenaires, le prochain sera soit un jeune type à modeler, soit un vieux pour se blottir.
Mais d’abord, rompre. Un moment qu’elle apprécie, qu’elle renouvelle avec créativité pour chaque amant.
Cette fois, elle a commencé en choisissant, sans le prévenir, cette tenue qu’il déteste tant. Du noir, du rose, des plumes pour l’envol, de la transparence pour dévoiler, des dessous apparents pour choquer.
Lorsqu’il l’a vu arriver dans cette anti-tenue, Giancarlo en a eu le souffle et la parole coupés, ce qui n’est pas dans ses habitudes. Il s’est approché, tentant de lui interdire l’accès.

‒ Pas en public, quand même ?

‒ Mais si. Et toujours pour des occasions particulières.

C’en est une.
Elle est plutôt fière du silence masculin pour son entrée, pas mécontente non plus de la crispation palpable des greluches, et puis la soirée a continué comme si de rien n’était.
Mais, heureusement, Giancarlo ne devrait plus tarder à exploser. Il parle, parle encore, mais arbore son teint vert-rouge des grands moments, le regard en biais, la crispation de la bouche, le tremblement des doigts.
Un petit effort supplémentaire devrait être suffisant. Elle s’étire d’abord voluptueusement, le calme se fait. Elle se lève, tranquille, se dirige vers le bar, attitude lascive, regard voilé.
L’atteindra-t-elle ?
Elle compte mentalement : cinquante secondes, vingt-cinq, dix, maintenant.

‒ Tu as fini de me foutre la honte avec ton look de prostituée ?

Voilà !
Elle se campe, droite, les mains sur les hanches, les yeux plantés dans les siens.

‒ Mais non ! Pas un « look de prostituée », l’allure d’une sorcière-oiseau qui te quitte définitivement en s’envolant pour jamais.

Elle court, trois pas, franchit la fenêtre, se jette du balcon dans un froufroutement de plumes et de tulle.
Quinzième étage.
Hurlement incrédule.
Les hommes se précipitent, Giancarlo en tête.
Hagard.
Quarante mètres plus bas, rien. Ni cadavre sur le bitume, ni sang sur le trottoir. A l’horizon d’une fin de jour pâlie, une corneille noire leur lance son cri grinçant, franchement moqueur, avant de disparaître dans la nuit.

‒ C’est possible ça ?

‒ Eh bien non, enfin, je ne croyais pas…

Jambes molles, suées, terreur frissonnante.
Bien fait !
Cachée derrière la rambarde du balcon supérieur où elle s’est accrochée puis hissée en souplesse, Aurélia regarde son ex et sa bande de nazes avec un plaisir satanique. Ils ne dormiront plus jamais si bien.
Un bruit.
Elle se retourne.
Derrière la vitre, un type, la trentaine scintillante, en slip, se regarde dans un miroir en faisant briller ses dents. Il est mignon.
Allez une jolie sorcière à la surprenante, ça ne peut lui faire de mal !
Quoi ?
Vous ne changez  jamais d’avis, vous ?

 

Photo : Alcina Aubade

Une certaine Marilyn

Il est 6 heures du matin et quelques poussières, le Milord, la boîte de nuit transformiste de Guéret, finit sa nuit.
Seulement deux clients attardés.
Eddy, le barman, pose sur l’étagère brillante le verre essuyé et lance pour la troisième fois sa phrase favorite : « On ferme ! ».
Jamais plus de trois fois, c’est son principe.
Juju, qui porte ce surnom du fait de sa « sacré descente », lève un doigt d’honneur aussi aristocratique que silencieux. Ce que dit Smart, qui a encore de beaux restes, est suffisamment passionnant pour ne pas l’interrompre.

‒ J’étais là, assis tranquillement sur mon banc, je l’ai vue arriver du bout de la ruelle. Elle était sublime.

Eddy, flegmatique, appuie sur le bouton adéquat puis attrape un nouveau verre humide.
Juju bave… un peu.

‒ Elle portait sa robe de 7 ans de réflexion ?

‒ Non, bien sûr. Juste une petite robe noire tout à fait classique mais incroyablement sexy sur elle. Elle est venue vers moi, m’a caressé les cheveux et m’a dit : « Tu sais que tu es mignon, toi ? » C’est comme ça que tout a commencé.

Juju se frotte les yeux, a une brusque illumination.

‒ Attends, tu avais quel âge ?

‒ Sept ans, mais j’étais déjà en avance pour mon âge.

‒ Et tu habitais où, à l’époque ?

‒ Limoges.

‒ Limoges ?

Juju en frémit.

‒ Et tu veux me faire croire que Marilyn, la Marilyn des films, est venue à « Limoges », et pour te rencontrer, toi ?

‒ Eh bien pourquoi pas ? Mais incognito bien entendu. Tu crois pas qu’elle allait crier ça sur les toits et se faire repérer par les journaux.

Juju bondit debout, la chaise s’effondre dans un vacarme de fin du monde, il tremble sur ses pattes grêles.
Indigné.

‒ Tu me prends pour… tu me prends pour… un je ne sais quoi !

‒ Mais non. D’ailleurs la voilà.

C’est vrai. Juju en a les yeux qui se décillent.
Marilyn Monroe, en robe de chambre à carreaux, pas encore démaquillée, vient d’entrer dans la salle par les coulisses. Elle les attrape par le col sans efforts apparents, les traîne à travers les tables vides, puis les balance dans la rue.
La porte se ferme dans un claquement définitif.
Baraquée Marilyn !
Juju, qui s’est ramassé sans se faire mal comme tout soûlaud qui se respecte, se tourne vers Smart aussi indemne que lui.

‒ Tu sais quoi ?

L’autre se masse le cuir chevelu. Une vague bosse à venir.

‒ Quoi ?

‒ A l’époque, tu devais être aussi poivrot qu’aujourd’hui !

Lascive

Lascive et pensive, la belle regardait par la fenêtre.
Une lumière dorée irisait l’ombre des cheveux, caressait le modelé d’une épaule, enveloppait l’arceau du bras pour finir sa course, perverse et douce, le long d’une hanche, d’une volute de tissu, d’une jambe à peine aperçue sous l’ombrage des plis de satin.
Le jour se levait sur Paris, le jour se levait sur elle assise sur son lit, sur elle qui regardait Paris.
Lui, envouté, notait deux trois choses qui feraient peut-être une histoire, qui, en tout cas, décrivaient déjà un instant hors du temps.
Il n’osait parler.
Il songeait.
Il rêvait.
Ni l’un ni l’autre ne bougeaient, lui admirant, elle le sachant.
Un instant immensément long, plusieurs secondes d’éternité peut-être, dévida l’écheveau d’une heure arrêtée, le fil d’une passion sauvage et sensuelle. Le grincement léger du crayon sur le papier gravait  l’espace, pareil au bruissement d’aile d’un oiseau mouche.
Il écrivait sans s’en rendre compte des choses tendres et voluptueuses.
Elle frissonna soudain, étira les bras, le dos, puis se retourna d’un froissement d’étoffe.
Un sourire aux yeux.

‒ Et si on allait se promener ?

Il sourit à son tour.

‒ Oui, allons nous promener, mais tu sais ce que j’aimerais.

Malicieux.
Alors, pour lui faire plaisir, elle ne mis que la robe légère flottant  sur ses jambes nues prolongées de  la longueur de deux talons immenses, affutés comme des rasoirs.
Ils allèrent se promener.

Pavillon-Party.

Une chaleur de début d’été, légère encore.
Ludovic allonge ses jambes sous la table de jardin en teck huilé, envisage son environnement d’un regard panoramique. La pelouse verte, lustrée, ne comporte aucun brin dépenaillé. Il vient de lui refaire une coupe au rasoir. L’arbre, nécessaire mais unique, allonge ses branches organisées. C’est un pommier. Il se remémore dans un sourire la difficile conversation. Sylvie voulait un cerisier. Joli mais trop d’entretien, les femmes n’ont pas cette faculté masculine des choses matérielles. Les cerises qui tombent, qui tachent, qu’il faut cueillir dans l’urgence. Ce fut un pommier, mais un pommier du japon, ultime désir féminin qu’il sut approuver.
La haie de thuyas est au cordeau, le portail blanc éclatant, la descente du garage lisse. Il finit son tour d’horizon par le meilleur, le pavillon.
Un plein pied, pour les vieux jours où les escaliers deviennent difficiles, une petite brisure de façade pour l’esthétique, de grandes baies vitrées ouvrant sur la petite zone pavillonnaire. Pas pour eux les grands ensembles anonymes. Juste une vingtaine de maisons, conviviales comme un village. Ils possèdent l’habitation supérieure, celle qui domine toutes les autres. Ludovic a des relations. Il n’en est pas fier, c’est juste un fait… pratique.
Il a dû se battre pour ce crépi mordoré, discuter des heures pour le carrelage en mosaïque de verre de la salle de bain, menacer de poursuites pour obtenir, sans supplément, les deux colonnes de la porte d’entrée. Ne jamais se laisser faire, une règle qu’il sait tenir quand il faut. Faire construire, c’est l’œuvre d’une vie, il ne s’agit pas de baisser la garde.
Ainsi, ils ont passé des heures à travailler les plans. Les constructeurs vous proposent des projets qui sont simplement absurdes. Il a fallu, là encore, négocier la large pièce à vivre, la cuisine à l’américaine avec le long plateau gris anthracite,le coin bureau encastré, les chambres des enfants avec salle d’eau commune, le dressing,les volets roulants automatiques, la douche à l’italienne.
Le long canapé fait encore un peu isolé. Il faudra y ajouter une table de salon structurée, une plante verte, une horloge de gare. Il y en a de merveilleuses chez IKEA, mais un peu chères. Par contre, il ne regrette pas la télé numérique qui occupe tout un mur. Un match en cinémascope, ça a quand même une autre allure.
Douchka, la Labrador sable qu’ils viennent d’acheter, vient, nonchalante, s’allonger sous ses pieds. Il la caresse négligemment. Une chienne, c’est plus doux, mais il faudra la faire opérer. Encore des frais !
─ Tu veux un café ?
Sylvie lui pose une main sur l’épaule. Oui, Ludovic veut bien un café, un expresso long, façon capuccino, avec une pointe de caramel. Il entend la machine qui chuinte imperceptiblement. Elle propose un choix important de thés, cafés, chocolats, aromatisés d’une multitude de goûts variés. Une merveille !
Sylvie revient, s’assied, pose un long verre aux strates colorées près de la petite tasse de porcelaine.
─ Je t’accompagne.
─ Qu’est-ce que c‘est ?
─ Une expérience. J’ai vu ça dans la notice, ça m’a fait envie.
Ils restent tous deux côte à côte un long moment, tranquilles, sans rien dire. Les ombres glissent lentement sur la terrasse aux carreaux parfaits. Parfois, la jeune chienne se tourne dans un soupir alangui.
Sylvie se lève, récupère les deux récipients vides, s’en retourne vers d’autres tâches ménagères.
Ludovic se carre plus profondément dans le fauteuil de jardin qu’il a voulu chocolat pour l’assortir à l’ensemble. La lumière est maintenant sur sa joue.
Il observe une nouvelle fois son pavillon qu’il a agencé avec tant de soin, qui lui coûte si cher.
Pourtant, avec une surprise indicible, il découvre…
Qu’il s’emmerde quand même.

Chapeau

Il descend de la Jaguar décapotable, lisse son pantalon noir, sort une cigarette longue, menthol, d’un porte-paquet d’argent nickelé, la glisse entre ses lèvres fines, commence à chercher son briquet tout en observant les alentours.
Une ville d’eau comme il aime, façades blanches, promenade à rambarde de pierres sur un lac lisse comme un drap, vaste comme une mer, agencé de deux trois bateaux de promenade à cheminées d’écume.
Deux trois villas Art-Déco, le casino à marquises de métal, la longue plage de sable blanc.
Décor de film pour romance d’amour.
Il cherche des yeux les robes à crinolines, les déesses à taille serrée, le vaste chapeau, l’ombrelle.
Ne les trouve pas.
Juste, de ci de là, quelques touristes-étrons affublés du short foutoir à jambes-saucisses, du tee-shirt godaillant, de la casquette à visière de plastique transparent.
Rares heureusement, on est en juin.
Mais vieux évidemment, on est en juin.
Tant pis.
Il allonge quelques pas, lance au ciel un rond de fumée presque parfait, cherche une terrasse accueillante.
‒ Enfin, vous voilà !
Deux mains gantées sur ses yeux, une voix féminine qu’il ne connait pas, qu’il n’a jamais entendu auparavant.
Il n’oublie jamais ces choses là.
Il se retourne.
Ah !
Une femme, une vraie. Yeux noirs dessinés de mascara, cheveux noirs sous un chapeau vaste et large, robe qui flotte au vent à haut de dentelles totalement transparentes, jambes galbées de soie, chaussures hautes, découvertes, et, cerise sur le gâteau si l’on peut dire, un long fume cigarette aussi érotique qu’incongru.
Il sourit.
‒ Vous êtes ?
‒ Celle que vous attendiez, celle qui vous guettait depuis deux jours qu’elle était arrivée et que vous n’y étiez pas. Celle qui s’ennuyait sans vous mais, enfin, vous voilà.
Son sourire s’agrandit.
‒ Que joliment ces choses là sont dites.
‒ N’est-ce pas ! Alors voici ce que je vous propose…
Une pause, il attend, intéressé.
Elle lui prend le bras, l’entraine.
‒ Vous êtes descendu dans le même hôtel que moi.
Elle lui montre une structure de balcons ouvragés, un chasseur en livrée, trois marches de moquette rouge.
Il opine.
‒ Je suis chambre 312, vous êtes à la 313.
Il ne vérifie même pas.
‒ Elles communiquent entre elles ce qui est bien, mais d’une porte à serrure ce qui est mieux. Nous sommes vous et moi ici pour quinze jours, nous repartons le même samedi à la même heure. Que diriez-vous de passer ces vacances ensemble sans se connaître ? Juste hors du temps pour une quinzaine et puis chacun, chacune, revient à sa vie habituelle comme s’il ne s’était rien passé.
Il adore ce genre d’idées.
‒ Alors, venez, je connais un petit restaurant charmant accroché au coteau à cent mètres d’ici. J’y ai réservé une table pour deux, nous pourrons y conclure cet accord et nous avouer des choses impérissables. Mais d’abord, inventons nos prénoms de voyage. Qu’en pensez-vous ? Quel nom me donneriez-vous ?
Il réfléchit une demie seconde.
‒ Que diriez-vous d’Elvire ?
‒ Elvire, oui ça me plaît. Et vous, je vous appellerai… voyons… un prénom ancien, peu courant mais charmant, Théodore, qu’en dites-vous ?
‒ Eh bien, Théodore je suis et Théodore je serai.
Alors Théodore prend la taille d’Elvire, Elvire pose sa main gantée sur l’épaule de Théodore, et, d’un pas tranquille exactement ajusté l’un à l’autre, le couple se dirige vers le bout de la promenade.
Elle se penche vers lui.
‒ Vous savez, Théodore, pour vous, j’ai mis des bas et…
Il lui pose un doigt sur les lèvres.
‒ Chut Elvire. Voyez-vous, une chose que j’adore par-dessus tout, ce sont les surprises.

Un souvenir.

J’ai retrouvé l’endroit.
J’ai retrouvé la route à peine esquissée qui devient vite un chemin de terre, les quelques virages, les mêmes flaques aux mêmes ornières, puis cette vasque de forêt immense et cachée.
La maison n’a pas changé. Elle était fermée bien sûr, mais telle que dans mon souvenir. La grande cour de falun, les anciennes étables aux multiples portes devenues cabanons et garage, le corps de logis avec les quatre fenêtres des quatre chambres de l’étage dont nous changions chaque jour, et puis cette large ouverture en rez-de-chaussée qui donne sur la cuisine. J’ai retrouvé nos rires, nos plaisirs, nos joies de cette semaine hors du temps.
Il faisait aussi chaud que ces jours-là.
J’ai traversé le pont sur le court ruisseau, longé l’étang, suivi le chemin jusqu’à l’île mais n’aie pas franchi le gué de pierres plates. Il y avait dans ma mémoire un hamac où tu reposais et moi qui le balançait.
Doucement.
Je n’y ai vu personne, pas une âme, comme toujours. Et pourtant la ferme était blanche, les deux étangs transparents, le jardin tondu, le puits nettoyé, la vieille pompe rouge repeinte et les arceaux de verdure entretenus. L’herbe de la rive était rase comme un jardin anglais, la berge silencieuse, d’un silence de canards et d’oiseaux effarouchés ridant le reflet du ciel du bout des ailes.
Je me suis assis devant l’immensité d’eau et je t’ai revue, là, debout sur ce mur.
Chaque jour différente, chaque jour une nouvelle tenue que tu enlevais lentement pour  moi.
Rien que pour moi.
Avant que je te prenne dans mes bras… toute nue dans la lumière.
Alors, j’ai eu l’envie folle de te reprendre, de te ramener ici, de tout recommencer.
Las !
Rien ne fait au temps qui passe et s’envolent les souvenirs…
Dans un beau ciel d’été gorgé de soleil.

Imaginez-moi !

– Et si je t’imaginais puisque je n’arrive pas à te rencontrer !

– Oh oui, imagine-moi.

– Tiens pour t’imaginer, une musique… Voyons… Quelque chose qui donne envie de faire des rencontres, quelques chose qui ait la pèche. Queen, Bohémian Rhapsody, ça te va ?

– Très bien. J’adore.

– Bon, alors commençons. Tu serais brune… oui, c’est ça, brune mais pas trop grande, avec de jolies rondeurs. Des jambes sensuelles gainées de noir, des pieds fins et souples dans des escarpins brillants.

– Joli début ! Je me sens bien en brune.

– Est-ce que je t’habille ou est-ce que je te laisse nue ?

– Habille-moi. Tu as tout le temps de me déshabiller… plus tard.

– C’est sûr. Une robe toute simple, j’aime la simplicité. Une robe ajustée en haut, plus souple en bas, volante même autour de tes jolies jambes

– Coquin !

– Ben oui comme tous les hommes. Mais une femme simple, qui n’impressionne pas, avec qui on se sent bien.

– Tu es timide ?

– Très.

-Continue… J’aime comme tu m’inventes.

– Une ceinture, oui une ceinture avec une boucle de métal en forme de H, peut-être comme ton prénom.

– Et je m’appellerais comment ?

– Je ne sais pas encore…

– Tu trouveras ?

– Bien sûr. De jolies mains, des yeux noirs, des cheveux mi-longs que tu n’attacherais pas.

– Toujours naturelle.

– Toujours. Peu de bijoux. Juste deux perles blanches dans les oreilles, une montre plate car tu es une femme active.

– Et comment nous serions-nous rencontrés ?

– Dans la rue ?

– Impossible. Tu es trop timide.

– Oui, tu as raison. Au travail. Tu serais une consultante. Nous ferions des réunions ensemble et puis un soir, alors que nous serions seuls, j’aurais enfin osé te dire…

– C’est plus réaliste. Ou plutôt c’est moi qui aurais fait le premier pas et tu n’aurais pas dit non.

– Hum, oui, sans doute, tu as raison. Mais j’aurais osé, quand même, t’inviter au restaurant une fois ou deux.

– Ah oui, quand même (Elle sourit de ce sourire que j’aime tant).

– Et cette soirée là, je t’attendrais ici, dans mon appartement… pour la première fois.

– Oh ! Oh !

– On sonnerait à la porte… tu sonnerais à la porte.

– D’accord.

A cet instant, on sonne à la porte.
Vraiment.
Briseur de rêve !
On sonne… plus longuement…

– C’est la concierge, ouvrez !

Je vais ouvrir.

– Vous savez l’heure qu’il est… avec votre musique de dingue là, vous allez réveiller tout l’immeuble.

Je ne réponds pas. Je regarde ma concierge. Elle est brune, pas si mal faite, mal fringuée d’une jupe informe et d’un chemisier rapiécé.
Mais si on lui mettait autre chose.
Je souris.
Et j’ose comme on se jette à l’eau.

– Vous êtes libre ce soir ?

Comment ai-je pu oser dire ça ?
Elle rougit. Elle devient vraiment belle quand elle rougit.
Elle sourit.
Elle est fabuleuse quand elle sourit.

– Ah bon, vous vous décidez enfin. Libre ? Je ne sais pas. Peut-être… et vous ?

Je rougis à mon tour.

 

Regards

Paisiblement, elle regardait par la fenêtre, brume et lune, un paysage qui émergeait de la nuit.
Agréablement, il la regardait, assise sur le lit, brune et nue, une femme qui émergeait du sommeil.
Le paysage ne savait pas qu’elle le regardait.
Elle savait très bien qu’il la regardait.
Elle souriait.
Lui aussi.