Un souvenir.

J’ai retrouvé l’endroit.
J’ai retrouvé la route à peine esquissée qui devient vite un chemin de terre, les quelques virages, les mêmes flaques aux mêmes ornières, puis cette vasque de forêt immense et cachée.
La maison n’a pas changé. Elle était fermée bien sûr, mais telle que dans mon souvenir. La grande cour de falun, les anciennes étables aux multiples portes devenues cabanons et garage, le corps de logis avec les quatre fenêtres des quatre chambres de l’étage dont nous changions chaque jour, et puis cette large ouverture en rez-de-chaussée qui donne sur la cuisine. J’ai retrouvé nos rires, nos plaisirs, nos joies de cette semaine hors du temps.
Il faisait aussi chaud que ces jours-là.
J’ai traversé le pont sur le court ruisseau, longé l’étang, suivi le chemin jusqu’à l’île mais n’aie pas franchi le gué de pierres plates. Il y avait dans ma mémoire un hamac où tu reposais et moi qui le balançait.
Doucement.
Je n’y ai vu personne, pas une âme, comme toujours. Et pourtant la ferme était blanche, les deux étangs transparents, le jardin tondu, le puits nettoyé, la vieille pompe rouge repeinte et les arceaux de verdure entretenus. L’herbe de la rive était rase comme un jardin anglais, la berge silencieuse, d’un silence de canards et d’oiseaux effarouchés ridant le reflet du ciel du bout des ailes.
Je me suis assis devant l’immensité d’eau et je t’ai revue, là, debout sur ce mur.
Chaque jour différente, chaque jour une nouvelle tenue que tu enlevais lentement pour  moi.
Rien que pour moi.
Avant que je te prenne dans mes bras… toute nue dans la lumière.
Alors, j’ai eue l’envie folle de te reprendre, de te ramener ici, de tout recommencer.
Las !
Rien ne fait au temps qui passe et s’envole les souvenirs…
Dans un beau ciel d’été gorgé de soleil.

Imaginez-moi !

– Et si je t’imaginais puisque je n’arrive pas à te rencontrer !

– Oh oui, imagine-moi.

– Tiens pour t’imaginer, une musique… Voyons… Quelque chose qui donne envie de faire des rencontres, quelques chose qui ait la pèche. Queen, Bohémian Rhapsody, ça te va ?

– Très bien. J’adore.

– Bon, alors commençons. Tu serais brune… oui, c’est ça, brune mais pas trop grande, avec de jolies rondeurs. Des jambes sensuelles gainées de noir, des pieds fins et souples dans des escarpins brillants.

– Joli début ! Je me sens bien en brune.

– Est-ce que je t’habille ou est-ce que je te laisse nue ?

– Habille-moi. Tu as tout le temps de me déshabiller… plus tard.

– C’est sûr. Une robe toute simple, j’aime la simplicité. Une robe ajustée en haut, plus souple en bas, volante même autour de tes jolies jambes

– Coquin !

– Ben oui comme tous les hommes. Mais une femme simple, qui n’impressionne pas, avec qui on se sent bien.

– Tu es timide ?

– Très.

-Continue… J’aime comme tu m’inventes.

– Une ceinture, oui une ceinture avec une boucle de métal en forme de H, peut-être comme ton prénom.

– Et je m’appellerais comment ?

– Je ne sais pas encore…

– Tu trouveras ?

– Bien sûr. De jolies mains, des yeux noirs, des cheveux mi-longs que tu n’attacherais pas.

– Toujours naturelle.

– Toujours. Peu de bijoux. Juste deux perles blanches dans les oreilles, une montre plate car tu es une femme active.

– Et comment nous serions-nous rencontrés ?

– Dans la rue ?

– Impossible. Tu es trop timide.

– Oui, tu as raison. Au travail. Tu serais une consultante. Nous ferions des réunions ensemble et puis un soir, alors que nous serions seuls, j’aurais enfin osé te dire…

– C’est plus réaliste. Ou plutôt c’est moi qui aurais fait le premier pas et tu n’aurais pas dit non.

– Hum, oui, sans doute, tu as raison. Mais j’aurais osé, quand même, t’inviter au restaurant une fois ou deux.

– Ah oui, quand même (Elle sourit de ce sourire que j’aime tant).

– Et cette soirée là, je t’attendrais ici, dans mon appartement… pour la première fois.

– Oh ! Oh !

– On sonnerait à la porte… tu sonnerais à la porte.

– D’accord.

A cet instant, on sonne à la porte.
Vraiment.
Briseur de rêve !
On sonne… plus longuement…

– C’est la concierge, ouvrez !

Je vais ouvrir.

– Vous savez l’heure qu’il est… avec votre musique de dingue là, vous allez réveiller tout l’immeuble.

Je ne réponds pas. Je regarde ma concierge. Elle est brune, pas si mal faite, mal fringuée d’une jupe informe et d’un chemisier rapiécé.
Mais si on lui mettait autre chose.
Je souris.
Et j’ose comme on se jette à l’eau.

– Vous êtes libre ce soir ?

Comment ai-je pu oser dire ça ?
Elle rougit. Elle devient vraiment belle quand elle rougit.
Elle sourit.
Elle est fabuleuse quand elle sourit.

– Ah bon, vous vous décidez enfin. Libre ? Je ne sais pas. Peut-être… et vous ?

Je rougis à mon tour.

 

Regards

Paisiblement, elle regardait par la fenêtre, brume et lune, un paysage qui émergeait de la nuit.
Agréablement, il la regardait, assise sur le lit, brune et nue, une femme qui émergeait du sommeil.
Le paysage ne savait pas qu’elle le regardait.
Elle savait très bien qu’il la regardait.
Elle souriait.
Lui aussi.

Docteur !

– Allongez-vous. dit-il

– Vous êtes Généraliste ? dit-elle

-Non. Oh là non, surtout pas !

– Ouf, j’ai eu peur, j’ai cru que vous étiez médecin.

Et elle s’allongea.

– Bandez-vous les yeux. dit-il

– Vous êtes ophtalmologue ? dit-elle

– Non, non, vraiment pas.

– Tant mieux, j’ai une très bonne vue et je refuse de changer.

– Vous avez bien raison. Pourquoi changer quand tout va bien.

Et elle se banda les yeux.

– Relevez cette robe. dit-il.

– J’espère que vous n’êtes pas Angiologue ? dit-elle

– Je ne sais même pas ce que ce mot veut dire.

– Tant mieux.

Et elle releva sa robe.
Il lui caressa les jambes, s’attarda sur la rondeur de la cuisse, monta plus haut.
Elle frémit.

– Oh non, pas Gynécologue, j’espère ?

– Jamais. Que voudriez-vous que nous fassions d’un gynécologue ?

– C’est vrai. Trop tôt ou trop tard.

Elle sourit.
Il retira doucement la petite pièce de dentelles noires.

– Mais en fait, qui êtes-vous ?

– Eh bien ce sera comme il vous plaira, le mari, l’amant, une passade d’un instant, un amour de jeunesse retrouvé ou, pourquoi pas, un passant croisé par hasard au coin de la rue.

Elle posa un index sur ses lèvres d’une façon ma foi charmante et esthétique.

– Je sais. Et si nous jouions au docteur ?

– Je vous rappelle que je ne suis ni Généraliste, ni Ophtalmologue, ni Angiologue, ni gynécologue.

– Heureusement ! Pour jouer au docteur, il faut surtout n’être rien de tout ça. Juste pervers. Etes-vous pervers ?

– Parfois. Tout dépend du contexte.

– Et le contexte vous semble-t-il favorable ?

– Très.

– Voilà, vous voyez que comme tout est simple. Que voulez-vous de moi docteur ?

– Déshabillez-vous ?

– Bien docteur.

– Mais pas trop vite, pas tout de suite… sachons vous convoiter.

– Et vous, docteur, déshabillez-vous.

Amour téléphonique

Elle m’a envoyé un SMS.
Je vous aime.
Je lui ai renvoyé un SMS.
Moi de même.
Elle m’a envoyé sa photo, elle était jolie.
Je lui ai envoyé la mienne, plus jeune, elle m’a trouvé beau.
Nous avons pris rendez-vous.
Nous nous sommes rencontrés.
Elle était aussi jolie que sur sa photo.
Elle m’a trouvé plus beau que sur la mienne.
Un air sérieux qui m’allait bien.
En réalité, un air plus vieux, mais je ne lui ai pas dit.
Nous avons fait comme font tous les amoureux, nous avons couru tout nus à travers la campagne, les bois, les prés, les chemins creux, les potagers.
Puis nous nous sommes baignés.
L’eau était glacée.
Il pleuvait.
Nous sommes revenus enrhumés.
Elle avait un gros nez rouge, des yeux qui pleuraient.
Je toussais, elle aussi.
Je l’ai trouvée moins jolie.
Elle m’a trouvé plus vieux.
Nous nous sommes quittés fâchés.
Elle m’a envoyé un SMS.
Je ne t’aime plus.
Je lui ai renvoyé un SMS.
Moi non plus.

Tigresse

Il est dix heures trente. Comme chaque matin dès l’aube, assis dans ma luxueuse véranda dominant la Creuse, j’avale une gorgée de mon café, entame le premier de mes huit croissants et envisage de me beurrer une tartine.
Je suis en pleine forme, une étincelle de plaisir dans la prunelle, une myriade d’idées dans la tête.
Ça ne va pas durer.
Croyez-en mon expérience, c’est aussi précis que la course des étoiles dans le ciel, aussi définitif que les horaires des marées à Perros-Guirec, quand tout va vraiment bien ça ne dure jamais plus qu’un pet de moineau.
J’avise Annabelle nonchalamment allongée dans un sofa vêtue, ou plutôt dévêtue, d’une tenue mi-déshabillé transparent à faire tomber tous les mâles dans un rayon de huit cents mètres, mi-ensemble lingerie à froufrous à faire hurler tous les loups des bois avoisinants. Comme mon déjeuner est loin d’être terminé, je ne suis encore ni mâle, ni loup, mais je frémis quand même… je connais cet air-là !

─  Quoi ?

─ Tu as vu dehors ?

J’observe la rivière qui couloit, le moulin qui tournoit, le pont qui enjamboit, le clocher qui pointoit, le ciel qui nuageoit. Rien de remarquable !

─ Il pleut ?

─ Oui, il pleut et tu sais comme je déteste la pluie… à la campagne.

Je sais que ça ne sert à rien de discuter, je sais que j’aurai tort de toute façon, mais je discute pourtant, c’est dans ma nature.

─ La campagne, comme tu y vas. Argenton est une bourgade de plus de 6000 habitants, on ne peut plus parler de « campagne ».

─ Tu sais ce que j’aimerais ?

Bien ! J’ai compris. Quand Annabelle me fait ses yeux de biche, je ne peux l’éviter, je craque. Quant à la raison, je la connais. Dès que s’annonce la fin de l’automne, les prémices d’une froidure hivernale, elle a besoin d’un appartement chaud à grandes baies vitrées, agrémenté de quelques centaines de citadins empilés dans divers containers de diverses formes.

─ Ecoute. Pour le moment, mon héros se balade à Ciron, mais dès samedi prochain je l’emporte dans une grande ville. Que dirais-tu de Châtellerault ?

Yeux de chatte.

─ Orléans ?

Yeux de tigresse.

─ D’accord, d’accord, nous irons à Paris et n’en parlons plus.

Et c’est ainsi qu’une histoire qui devait passer par Châtellerault se déroulera finalement dans la capitale pour cause de brune superbe à yeux de tigresse.

Ah, les femmes !

Le cliché

Catalina le regarde en souriant et lui lance.

‒ Oh dis, et si je faisais une photo !

Pedro lui rend son sourire et répond du tac au tac.

‒ Mais oui, c’est une très bonne idée. Et je pourrai en faire une aussi ?

‒ Peut-être.

Il sourit derechef. Bien joué Pedro. Un restaurant à 250 euros par tête, un costard à 850 euros, le meilleur coiffeur de Paris à 500 euros et « Balafre » pour homme de Lancôme à 30 euros le flacon, il fallait ça pour réussir à sortir cette pimbêche du service commercial.  Mais c’est gagné. Si elle veut le prendre en photo, c’est qu’elle le trouve particulièrement beau voire sexy et du coup… le plumard n’est pas loin.
Elle sort un petit appareil photo très vintage. Ce n’est pas pour l’étonner d’une gonzesse qui vient au boulot en tailleur Chanel et qui porte, pour ce premier restaurant à deux,  une robe décolletée à 300 euros le mètre carré. Ne parlons même pas des chaussures à  talons de dix centimètres au dos rouge évocateur. Même lui, il connait les Louboutins, en tout cas leurs prix.
La fille la plus chère qu’il se soit faite. Quand il dira ça aux copains.
Quoi ?
Visiblement, pendant qu’il réfléchissait elle continuait de causer. Il remet en mode « Écoute ».

‒ Une petite machine super sympa qui a l’air d’un vieil appareil des années cinquante mais qui est, en réalité, une merveille technologique. Je prends l’image et aussitôt, rien qu’en appuyant sur ce bouton, je peux la cadrer, la retravailler et la mettre sur Facebook et Instagram dans l’instant.

Qu’est-ce qu’il en a à foutre, franchement ?
Encore un truc pour nanas qui ne savent comment dépenser leur fric.
Plutôt que d’essayer de comprendre l’intérêt d’une bêtise pareille, il préfère prendre la pose du « Mâle qui sait qu’il est classe et qu’il aura du succès et des femmes ». Elle ajuste son « miracle technologique » et…  prend froidement son assiette en photo.
N’importe quoi !
Il en reste comme deux ronds de flan.
Elle se lève dans un rire plutôt crispant.

‒ Quand les copines vont voir que j’ai mangé des Langoustines rafraîchies au caviar chez Alain Ducasse au Plaza Athénée, et avec toi en plus, elles vont être vertes. Surtout Sabine qui avait parié cent euros que, pingre comme tu es, tu ne le ferais jamais. YEEES !

Elle traverse le restaurant dans la fragrance de son parfum chic en lui lançant pour finir.

‒ Je m’excuse, je ne finis pas mon menu. Ce genre de repas, c’est un peu trop lourd pour ma ligne.

Il fixe un long moment l’endroit où la gracieuse silhouette a disparu. Une envie de saisir le bidule rafraîchi à la noix, de le balancer dans la pièce, puis de tout casser histoire de se calmer.

‒ Encore un verre de Mouton Rothschild 82, Monsieur ?

Le loufiat penche déjà  la bouteille entamée vers son verre en cristal.
Et puis zut, il va se soûler la gueule tiens !
Au Mouton Rothschild 82, pourquoi pas ?
On fait pire comme bibine.
Et tout bouffer, ses plats et ceux de la conasse.
Ensuite, il enverra  les photos de ce qu’il a bâfré aux copains pour leur prouver qu’il  sait vivre et qu’il est capable de dépenser  beaucoup pour bien manger.
Lui.
Seul.

 

 

 

Rencontre sous le pont

Ce matin, en me promenant sous mon pont préféré, j’ai découvert une danseuse qui s’était perdue.
Vous me connaissez, ne jamais laisser une danseuse en détresse.
Je me suis approché, elle avait des yeux noirs, des cheveux noirs, des jambes longues et fines de danseuse et une robe rouge comme l’amour.
J’aurais pu la prendre dans mes bras, la jeter vers le ciel pour qu’elle s’envole dans l’azur et retrouve ses congénères partant vers le sud.
Mais non, j’ai préféré demander.
– Bonjour, jolie danseuse, vous voilà bien en détresse. Suivez-moi, je vous emporte. Je connais un café chic et calme où nous pourrons discuter, un restaurant charmant où nous pourrons dialoguer et mon appartement confortable où nous pourrons nous reposer.
J’avais à peine fini ma phrase que la jolie femme s’est écrié.
– Putain ! On ne peut pas attendre deux minutes un ami sans se faire emmerder par un connard libidineux. Casse-toi crétin ou je t’éclate la tête.
Et elle a sorti de sous sa jolie robe rouge si délicate une batte de base-ball pas du tout délicate.
Je suis reparti bien vite, le rouge au front, les mains moites, avaler, triste et solitaire, un verre de quelque chose de fort dans ce café chic et calme.
Décidément, les danseuses ne sont plus ce qu’elles étaient.

Lune rousse

Elle rêve…
Mais de quoi peut-elle bien rêver ?
Le peintre a laissé son crayon posé sur la toile, l’esquisse qu’il avait commencée s’est arrêtée, le peintre rêve de ce que peut rêver son modèle.
Et soudain, ils se rejoignent tous deux dans leur rêve, sur un pont, près d’un lac, avec la nuit noire, trois étoiles et une lune rousse comme elle.
– Bonjour dit-il
– Bonjour dit-elle.
– C’est de ça que vous rêviez dit-il, d’un pont, de la nuit et de cette lune rousse.
– Mais oui… que faites-vous dans mon rêve ?
– Eh bien, je…
Mais à cet instant la modèle qui se demandait depuis un moment pourquoi le peintre avait cessé de gratter le stylo sur le papier, pourquoi il avait cessé de la dessiner, à cet instant la modèle le regarde et il se rend compte qu’elle ne pensait ni à un pont, ni à la nuit, ni à une lune rousse.
– Vous avez vu, votre parquet est en train de se fissurer, je connais quelqu’un qui pourrait vous arranger ça vite, bien, et pas trop cher. Vous pouvez lui faire confiance, c’est mon copain.
Le pont explose, la nuit se fissure et le peintre recommence à dessiner la rousse…
Sans lune.
Tout le monde peut se tromper !