Nuit sans lune

‒ Elle sort de chez des amis, marche dans la ville, rentre chez elle. Il fait nuit, tard.

‒ Bon début. A moi. C’est un quartier ancien, des pavés, des maisons de pierres blanches aux longs volets fermés.  Les lampadaires, accrochés sur le ciel sombre et sans lune, détourent les ombres d’une lueur blafarde.

‒ Elle porte une longue robe de soirée noire qui la caresse d’une onde de satin. De longs cheveux jusqu’au bas du dos.  Un dos offert, superbe, d’un décolleté large jusqu’aux hanches, profond jusqu’au creux des reins.  Des talons bien sûr, hauts bien sûr, qui résonnent sur les murs, tailladent le silence.

‒ Joli portrait, je l’imagine bien Elle fait de grands pas, pressée de retrouver sa maison confortable et douce. Inquiète.

‒ Inquiète ? Non. Ce n’est pas la première fois qu’elle rentre tard, le quartier est calme, il ne fait pas froid, il n’y a pas de brouillard, alors elle se promène.

‒ Bon si tu veux, mais il faut un « Soudain ! ».

‒ Non, pas un « Soudain ! » comme tu dis, juste une impression subtile, qui monte derrière elle, un son.

‒ Un écho ?

‒ Voilà, c’est ça, un écho. Il lui semble que le claquement de ses talons se mêle d’un autre son plus mat. Comme quelqu’un qui la suivrait en prenant le rythme de sa marche, précisément.  Elle s’arrête.

‒ Et ? Car il y a un « et », c’est obligatoire maintenant.

‒ Oui mais pas tout de suite. Pour le moment, rien. Le silence. Elle laisse passer un instant, les sens aux aguets, repart.

‒ Et ça recommence.

‒Bien entendu sinon il n’y aurait pas d’histoire. Elle stoppe brusquement pour surprendre son suiveur.

‒ Oui. Elles font toutes ça et ce n’est jamais une bonne idée.

‒ Tu crois ? En tout cas, le pas ne s’arrête pas cette fois, continue régulièrement, approche.

‒ Voilà, c’était sûr. J’imagine que plutôt que de s’enfuir, elle se retourne, attend, les mains moites, le cœur qui bat vite, qui bat fort.

‒ Evidemment qu’elle fait ça, ce n’est pas une poule mouillée, cette femme.  Le pas s’amplifie, il est juste là derrière ce coin. Le voici, c’est…

‒ C’est X224, le robot androïde détraqué, le tueur fou de la vingtième galaxie. Il stoppe, la fixe de son œil unique, métallique, froid comme une lame. Il est capable de décapiter n’importe qui à n’importe quelle distance d’un simple coup de langue. Ah ! Je t’ai eu là.

‒ Oups ! Oui, mais connaissant ta duplicité, je l’avais prévu, j’ai la parade qui te laissera coi.

‒ J’aimerais voir ça.

‒ Eh bien regarde. Ce que tu n’avais pas prévu, c’est que la soi-disant proie de ton X224 à la noix, redevient à cet instant, ce qu’elle a toujours été, le requin-doppelganger  infraluminique, énorme, monstrueux, mais féminin quand même. Elle s’était déguisée en jolie femme pour coincer ce mâle débile qui empoisonnait la galaxie de ses meurtres en série. Elle ouvre sa large gueule aux trois rangées de dents bien brossées et l’avale d’une bouchée. Il est digéré sans avoir le temps de comprendre ni de bouger sa langue de crétin. Puis, la belle créature se repoudre le nez à trois naseaux,  remets en place ses cheveux blonds, un petit raccord de rouge sur ses quatre lèvres pulpeuses et allons y, elle allonge son torse superbe pour s’évanouir dans l’espace étoilée de cette nuit sans lune.

‒ N’importe quoi !

‒ Eh, eh ! Oui mais c’est toi qui a commencé.

‒ Je l’admets. Et si nous passions à quelque chose de plus câlin. Tu veux une larme de champagne.

‒ Avec plaisir, mais d’abord, cesse de me caresser la nageoire avec ta huitième tentacule, ça me trouble.

‒ Eh, eh !

‒ Ih, ih !

Photo : Rosa Rossa

La reine des pommes par Chester Himes

Ah, enfin du bouquin qui déménage !
Voilà qui change du « Coco » qui appelle « Lolotte » patronné par la Mère Claude ça rote pas haut (Voir article « mes lectures » précédent).
Des histoires de noirs et de noires, parfois de noirs déguisés en noires, parfois de noirs déguisés en sœurs de la charité (C’est dire), burlesques, dantesques, délirantes.
Ça fonce, ça n’a peur de rien, même pas du lecteur, du suspens, de l’action à chaque page et ce monde en noirs et blancs tout à fait étonnant.
Tout à fait détonnant.
J’adore !
Il faut dire que Chester Himes est lui même noir et qu’il est né à une époque plutôt galère dans un état qui ne l’est pas moins, le Missouri.
Argh !
J’ai été voir vite fait sa bio. Il n’a pu publier correctement qu’une fois arrivé en France (Pour une fois qu’on fait un truc bien dans ce pays) avec son premier roman que je vous conseille, celui-là justement.
Mais « Couché dans le pain » que j’avais lu précédemment est bien aussi.
J’en ai un autre dans ma collection « à lire », je me le garde comme un bon chocolat bien bon et je vous en reparlerai.
Oups ! Pas trop certain de cette image !
Tant pis.
Lisez « La reine des pommes », lisez « Couché dans le pain ».
Des bouquins comme ça, vous n’en croiserez pas beaucoup.
C’est un grand (Physiquement) et un gros (Moralement) lecteur blanc qui vous le dit.

Quai de Seine

Encre de chine
50 cm par 70 cm

Tableau mis en vente  encadré de noir et protégé sous verre.
Livraison faite à domicile par l’artiste.
600 €
(frais de livraisons compris)
Pour plus de renseignements ou pour l’acheter, contactez-moi par mail
creartiss@orange.fr

Allô Lolotte, c’est Coco par Claude Sarraute

Je connaissais Claude Sarraute par la radio, un peu par la télé quand j’en avais encore une. Pour moi, c’était une gentille grand-mère impertinente, tutoyant tout le monde et n’ayant généralement pas la langue dans sa poche ce qui pouvait être amusant.

On m’avait dit qu’elle écrivait dans Le Mondeuh, que c’était quelqu’un de « valabeuh », et « d’intellêctuhelle »mais je ne lis pas Le Mondeuh et ne fréquente que des gens pas « Valabeuhs » du tout, et pas intellêctuhels pour un rond.

Et pis je tombe sur ce bouquin à 50 centimes.
Et 50 centimes, c’est pas cher.
Alors, quand c’est pas cher, autant essayer, c’est ma devise (Enfin l’une de mes nombreuses devises, j’en ai pour chaque occasion).

Eh ben non !
J’aurais pas du.
Même à 50 centimes.

Précisons…

Une histoire ? Où ça une histoire ?
Une bande de bobos sans intérêt, Lolotte, Coco, Roger, Patrice, Sarah, JJ, Miche et Papy font des trucs dont on se fiche bien, à une allure d’escargot syphilitique pourrie de dialogues longs, chiants, que Mme Sarraute doit trouver drôles.
Roger couche avec Sarah dans le dos de sa femme Miche, Lolotte veut un enfant sur le tard et pourquoi pas avec JJ qui n’en veut pas lui, et finalement, après des vacances en Bretagne affligeantes (Attention spoil), Papy épousera Sarah qui a cinquante ans de différence d’âge avec lui.
Oooooh ! Que nous voilà donc choqués !

Et, pour couronner le tout, quand La Claude ne sait pas trop quoi écrire… la moitié du livre en fait… elle nous met ses réflexion d’auteure dont on n’a pas plus à fiche que le reste, ses appels à son éditrices, ou ses réflexions philosophicalapetitesemaine.
Au secours !
Là on atteint le Chiant au carré.

Pour conclure, on pourrait appeler cet ouvrage : Comment se fiche du monde en 156 pages et gagner du fric, quand on a un nom connu, en entubant les gogos.
Dont je fais partie.
Argh !
Bien joué Claude !

Matutinalement votre

Il se redresse dans le noir, s’assied sur le lit d’un seul mouvement souple du buste.
Pas besoin de regarder sa montre, il est six heures, il le sait. Son horloge biologique ne le trompe jamais.
Un geste vers l’interrupteur. Une lumière jaune tire de l’ombre un papier peint délavé, une armoire, une table, une chaise usées, le lavabo au robinet goutteur et la douche de plastique opaque. Un hôtel sans étoile, bien suffisant pour une nuit.
Il se lève, s’approche du miroir ébréché, un filet d’eau glaciale.
Dans la glace, un type aux cheveux noirs ébouriffés le regarde sans sourire. On lui donne quarante, quarante-cinq ans, des dents blanches, la peau fine, une vigueur d’athlète. Il en a cinquante-deux. Il n’en tire aucune gloire, juste de la chance et un peu de sport.
Il se lave soigneusement les dents, puis se rase tout aussi précisément, en prenant son temps. Ne pas se couper, ne pas laisser de zones de poils égarés. Depuis toujours il fait chaque chose avec méthode et flegme.
Il prend sa douche qui ne devient chaude que lorsqu’il en sort, s’habille d’une chemise gris-bleu, d’un pull, d’un jean. Puis il range ses affaires de toilettes,  le pyjama, le slip,  la chemise de la veille, bien pliés dans une petite valise pratique et maniable.
Un dernier regard en tour d’horizon, vérifier qu’il n’a rien oublié dans la chambre.
Six heures quinze. Il sera là-bas à six heures trente comme prévu.
Une légère faim.
Normal, il n’a pas pris de petit déjeuner, il doit rester à jeun. Il mangera plus tard.
La réception est vide à cette heure matinale. Il pose la clef sur le comptoir, il a payé la veille.
La rue est déserte. Ce sera une journée chaude mais, pour le moment, une petite brise rafraîchit l’atmosphère. Cent mètres à faire.
L’immeuble. Confortable, presque luxueux. La plaque de métal jaune lui précise l’étage. Ils sont trois médecins et deux avocats dans ce seul porche.
Le gardien a laissé la porte ouverte pour sortir les poubelles. Il entre, traverse le hall de marbre blanc, s’engage silencieusement sur la moquette qui suit l’escalier.
Quatrième.
Porte gauche.
Il sonne. Tintement léger dans les profondeurs de l’appartement qui doit être immense. Un long moment à attendre, bien droit devant l’œilleton qui l’observe.
Un grognement de clef que l’on tourne, une barre qui glisse suivi d’un cliquetis compliqué, un médecin méfiant.
‒ Bonjour Docteur.
Le type qui vient d’ouvrir est chauve, les yeux vaguement exorbités d’un myope sans lunettes, un pyjama rouge à rayures noires où le bouton du haut manque. Il se gratte la tête.
‒ C’est à quel sujet ?
‒ Je m’appelle Robert.
‒ Ah ?
Il n’en dira pas plus. Profitant de ce moment de pause interloquée, Robert lui tranche la gorge de son couteau à bout recourbé, affuté comme un rasoir. Il s’est déplacé pour éviter la giclée du sang qui inonde la moquette et le mur du palier. L’autre gargouille, cherche un souffle qu’il n’a plus, oscille debout sur ses pieds, avant de glisser doucement au sol sans un bruit, les yeux ouverts sur l’infini, le pyjama dévoilant une poitrine malingre tachée de rouge.
Un meurtre bien effrayant comme prévu.
Robert essuie l’arme sur le mouchoir préparé, redescend l’escalier à pas feutrés. Le concierge sort sa dernière poubelle en grognant sans remarquer l’homme-chat qui s’efface dans son dos.
Robert s’éloigne d’un pas tranquille, anodin, sort la lettre qu’il a préparée.
« Cible annulée de la façon bien rougeoyante demandée. En attente du deuxième versement. Robert »
Robert glisse son courrier dans la boîte, s’achète le journal du dimanche au kiosque, entre dans le bar, le Balkanic, commande un café et deux croissants.
Il a le temps, son train ne part qu’à onze heures trois.
Il ouvre son journal. Le café est bon, les croissants chauds et croustillants, il est sept heures douze.
Il aime profiter de ces moments matutinaux.
Et, bien entendu, il ne s’appelle pas « Robert ».